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CÉLINE la petite musique

Œuvre

Voyage au bout de la nuit

Les plus beaux passages de Voyage au bout de la nuit, composés à la main et vérifiés mot pour mot.

l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi !
Quand on a pas d’imagination, mourir c’est peu de chose, quand on en a, mourir c’est trop. Voilà mon avis.
La grande défaite, en tout, c’est d’oublier, et surtout ce qui vous a fait crever, et de crever sans comprendre jamais jusqu’à quel point les hommes sont vaches. Quand on sera au bord du trou faudra pas faire les malins nous autres, mais faudra pas oublier non plus, faudra raconter tout sans changer un mot, de ce qu’on a vu de plus vicieux chez les hommes et puis poser sa chique et puis descendre. Ça suffit comme boulot pour une vie tout entière.
Celui qui parle de l’avenir est un coquin, c’est l’actuel qui compte. Invoquer sa postérité, c’est faire un discours aux asticots.
Dans ce métier d’être tué, faut pas être difficile, faut faire comme si la vie continuait, c’est ça le plus dur, ce mensonge.
Tout ce qu’on touchait était truqué, le sucre, les avions, les sandales, les confitures, les photos ; tout ce qu’on lisait, avalait, suçait, admirait, proclamait, réfutait, défendait, tout cela n’était que fantômes haineux, truquages et mascarades. Les traîtres eux-mêmes étaient faux. Le délire de mentir et de croire s’attrape comme la gale.
Mentir, baiser, mourir. Il venait d’être défendu d’entreprendre autre chose.
Je ne connaissais que des pauvres, c’est-à-dire des gens dont la mort n’intéresse personne.
Il existe pour le pauvre en ce monde deux grandes manières de crever, soit par l’indifférence absolue de vos semblables en temps de paix, ou par la passion homicide des mêmes en la guerre venue. S’ils se mettent à penser à vous, c’est à votre torture qu’ils songent aussitôt les autres, et rien qu’à ça. On ne les intéresse que saignants, les salauds !
À vingt ans je n’avais déjà plus que du passé.
Dans le froid d’Europe, sous les grisailles pudiques du Nord, on ne fait, hors les carnages, que soupçonner la grouillante cruauté de nos frères, mais leur pourriture envahit la surface dès que les émoustille la fièvre ignoble des Tropiques. C’est alors qu’on se déboutonne éperdument et que la saloperie triomphe et nous recouvre entiers. C’est l’aveu biologique.
Dès que le travail et le froid ne nous astreignent plus, relâchent un moment leur étau, on peut apercevoir des blancs, ce qu’on découvre du gai rivage, une fois que la mer s’en retire : la vérité, mares lourdement puantes, les crabes, la charogne et l’étron.
Toute possibilité de lâcheté devient une magnifique espérance à qui s’y connaît.
Sa formidable résignation l’accablait, cette qualité de base qui rend les pauvres gens de l’armée ou d’ailleurs aussi faciles à tuer qu’à faire vivre. Jamais, ou presque, ils ne demandent le pourquoi, les petits, de tout ce qu’ils supportent. Ils se haïssent les uns les autres, ça suffit.
On avait à peine le temps de les voir disparaître les hommes, les jours et les doses dans cette verdure, ce climat, la chaleur et les moustiques. Tout y passait, c’était dégoûtant, par bouts, par phrases, par membres, par regrets, par globules, ils se perdaient au soleil, fondaient dans le torrent de la lumière et des couleurs, et le goût et le temps avec, tout y passait. Il n’y avait que de l’angoisse étincelante dans l’air.
Ainsi s’en vont les hommes qui décidément ont bien du mal à faire tout ce qu’on exige d’eux : le papillon pendant la jeunesse et l’asticot pour en finir.
Ça serait pourtant pas si bête s’il y avait quelque chose pour distinguer les bons des méchants.
Il avait offert sans presque s’en douter à une petite fille vaguement parente des années de torture, l’annihilement de sa pauvre vie dans cette monotonie torride, sans conditions, sans marchandage, sans intérêt que celui de son bon cœur. Il offrait à cette petite fille lointaine assez de tendresse pour refaire un monde entier et cela ne se voyait pas. Il s’endormit d’un coup, à la lueur de la bougie. Je finis par me relever pour bien regarder ses traits à la lumière. Il dormait comme tout le monde. Il avait l’air bien ordinaire.
La loi, c’est le grand « Luna Park » de la douleur. Quand le miteux se laisse saisir par elle, on l’entend encore crier des siècles et des siècles après.
J’en arrivais à ne plus prendre de quinine pour bien laisser la fièvre me cacher la vie. On se soûle avec ce qu’on a.
Faire confiance aux hommes c’est déjà se faire tuer un peu.
La vérité, c’est une agonie qui n’en finit pas. La vérité de ce monde c’est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n’ai jamais pu me tuer moi.
On n’a plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie, voilà. Toute la jeunesse est allée mourir déjà au bout du monde dans le silence de vérité.
C’était comme une plaie triste la rue qui n’en finissait plus, avec nous au fond, nous autres, d’un bord à l’autre, d’une peine à l’autre, vers le bout qu’on ne voit jamais, le bout de toutes les rues du monde.
Les pauvres sont fadés. La misère est géante, elle se sert pour essuyer les ordures du monde de votre figure comme d’une toile à laver. Il en reste.
C’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir.
il avait toujours eu peur de la vie, à présent il rattachait sa peur à quelque chose, à la mort, à sa tension, comme il l’avait rattachée pendant quarante ans au risque de ne pas pouvoir finir de payer la maison. Il était toujours malheureux, tout autant, mais il fallait cependant qu’il se dépêche de trouver une bonne raison nouvelle pour être malheureux.
« Folle » qu’on disait d’elle, la vieille, c’est vite dit ça « folle ». Elle était pas sortie de ce réduit plus de trois fois en douze années voilà tout ! Elle avait peut-être ses raisons… Elle ne voulait rien perdre… Elle n’allait pas nous les dire à nous qu’on n’est plus inspirés par la vie.
Elle venait d’un temps où le petit peuple n’avait pas encore appris à s’écouter vieillir.
J’entendais bien, moi, toujours, le sang tomber sur le parquet comme à petits coups d’une montre de plus en plus lente, de plus en plus faible.
Autant se taire et regarder dehors, par la fenêtre, les velours gris du soir prendre déjà l’avenue d’en face, maison par maison, d’abord les plus petites et puis les autres, les grandes enfin sont prises et puis les gens qui s’agitent parmi, de plus en plus faibles, équivoques et troubles, hésitants d’un trottoir à l’autre avant d’aller verser dans le noir.
Plus loin, bien plus loin que les fortifications, des files et des rangées de lumignons dispersés sur tout le large de l’ombre comme des clous, pour tendre l’oubli sur la ville, et d’autres petites lumières encore qui scintillent parmi des vertes, qui clignent, des rouges, toujours des bateaux et des bateaux encore, toute une escadre venue là de partout pour attendre, tremblante, que s’ouvrent derrière la Tour les grandes portes de la Nuit.
À mesure qu’on reste dans un endroit, les choses et les gens se débraillent, pourrissent et se mettent à puer tout exprès pour vous.
Déjà on en est moins fier d’elle de sa jeunesse, on ose pas encore l’avouer en public que ce n’est peut-être que cela sa jeunesse, de l’entrain à vieillir.
Faut entendre au fond de toutes les musiques l’air sans notes, fait pour nous, l’air de la Mort.
les hommes quand ils sont bien portants, y a pas à dire, ils vous font peur… Surtout depuis la guerre… Moi je sais à quoi ils pensent… Ils s’en rendent pas toujours compte eux-mêmes… Mais moi, je sais à quoi ils pensent… Quand ils sont debout, ils pensent à vous tuer… Tandis que quand ils sont malades, y a pas à dire ils sont moins à craindre… Faut t’attendre à tout, que je te dis, tant qu’ils tiennent debout.
Est-ce que la vie elle est gentille avec eux ? Pitié de qui et de quoi qu’ils auraient donc eux ? Pour quoi faire ? Des autres ? A-t-on jamais vu personne descendre en enfer pour remplacer un autre ? Jamais. On l’y voit l’y faire descendre. C’est tout.
La vie c’est ça, un bout de lumière qui finit dans la nuit.
« Bardamu ! qu’il a hurlé alors après moi, Bardamu ! Elle est ouverte ! Elle est ouverte la fenêtre que je te dis ! » Je ne savais pas quoi lui répondre moi, j’en restais imbécile devant. Il tenait ses deux bras en plein dans la fenêtre, dans l’air frais. Il ne voyait rien évidemment, mais il sentait l’air. Il les allongeait alors ses bras comme ça dans son noir tant qu’il pouvait, comme pour toucher le bout. Il voulait pas y croire. Du noir tout à lui.
Trahir, qu’on dit, c’est vite dit. Faut encore saisir l’occasion. C’est comme d’ouvrir une fenêtre dans une prison, trahir. Tout le monde en a envie, mais c’est rare qu’on puisse.
Faut pas espérer laisser sa peine nulle part en route. C’est comme une femme qui serait affreuse la Peine, et qu’on aurait épousée. Peut-être est-ce mieux encore de finir par l’aimer un peu que de s’épuiser à la battre pendant la vie entière.
On ne peut pas se retrouver pendant qu’on est dans la vie. Y a trop de couleurs qui vous distraient et trop de gens qui bougent autour. On ne se retrouve qu’au silence, quand il est trop tard, comme les morts.
L’amour c’est elle la misère et rien qu’elle encore, elle toujours, qui vient mentir dans notre bouche, la fiente, c’est tout. Elle est partout la vache, faut pas la réveiller sa misère même au chiqué.
Bientôt il n’y aura plus que des gens et des choses inoffensifs, pitoyables et désarmés tout autour de notre passé, rien que des erreurs devenues muettes.
Être seul c’est s’entraîner à la mort.
« Il faudra mourir que je lui dis encore, plus copieusement qu’un chien et on mettra mille minutes à crever et chaque minute sera neuve quand même et bordée d’assez d’angoisse pour vous faire oublier mille fois tout ce qu’on aurait pu avoir de plaisir à faire l’amour pendant mille ans auparavant… Le bonheur sur terre ça serait de mourir avec plaisir, dans du plaisir… Le reste c’est rien du tout, c’est de la peur qu’on n’ose pas avouer, c’est de l’art. »
La grande fatigue de l’existence n’est peut-être en somme que cet énorme mal qu’on se donne pour demeurer vingt ans, quarante ans, davantage, raisonnable, pour ne pas être simplement, profondément soi-même, c’est-à dire immonde, atroce, absurde.
Impossible de faire comprendre à une famille qu’un homme, parent ou pas, ce n’est rien après tout que de la pourriture en suspens… Elle refuserait de payer pour de la pourriture en suspens…
Je me tenais au bord dangereux des fous, à leur lisière pour ainsi dire, à force d’être toujours aimable avec eux, ma nature. Je ne chavirais pas mais tout le temps, je me sentais en péril, comme s’ils m’eussent attiré sournoisement dans les quartiers de leur ville inconnue. Une ville dont les rues devenaient de plus en plus molles à mesure qu’on avançait entre leurs maisons baveuses, les fenêtres fondantes et mal closes, sur ces douteuses rumeurs. Les portes, le sol mouvants…
Ne croyez donc jamais d’emblée au malheur des hommes. Demandez-leur seulement s’ils peuvent dormir encore ?… Si oui, tout va bien. Ça suffit.
Je veux, Ferdinand, essayer d’aller me perdre l’âme comme on va perdre son chien galeux, son chien qui pue, bien loin, le compagnon qui vous dégoûte, avant de mourir… Enfin bien seul… Tranquille… soi-même…
Nos adieux en furent abominablement brutalisés. « Au revoir, mes enfants ! » eut-il juste le temps de nous dire et sa main s’est détachée, enlevée aux nôtres… Elle remuait là-bas dans la fumée, sa main, élancée dans le bruit, déjà sur la nuit, à travers les rails, toujours plus loin, blanche…
On a beau dire et prétendre, le monde nous quitte bien avant qu’on s’en aille pour de bon.
On ne monte pas dans la vie, on descend.
moi si tu veux tout savoir… Tout absolument… Eh bien, c’est tout, qui me répugne et qui me dégoûte à présent ! Pas seulement toi !… Tout !… L’amour surtout !… Le tien aussi bien que celui des autres… Les trucs aux sentiments que tu veux faire, veux-tu que je te dise à quoi ça ressemble moi ? Ça ressemble à faire l’amour dans des chiottes !
Dans ces moments-là, c’est un peu gênant d’être devenu aussi pauvre et aussi dur qu’on est devenu. On manque de presque tout ce qu’il faudrait pour aider à mourir quelqu’un. On a plus guère en soi que des choses utiles pour la vie de tous les jours, la vie du confort, la vie à soi seulement, la vacherie. On a perdu la confiance en route. On l’a chassée, tracassée la pitié qui vous restait, soigneusement au fond du corps comme une sale pilule. On l’a poussée la pitié au bout de l’intestin avec la merde.
Mais il n’y avait que moi, bien moi, moi tout seul, à côté de lui, un Ferdinand bien véritable auquel il manquait ce qui ferait un homme plus grand que sa simple vie, l’amour de la vie des autres. De ça, j’en avais pas, ou vraiment si peu que c’était pas la peine de le montrer.
Son cœur s’est mis à battre de plus en plus vite et puis tout à fait vite. Il courait son cœur après son sang, épuisé là-bas, minuscule déjà, tout à la fin des artères, à trembler au bout des doigts. La pâleur lui est montée du cou et lui a pris toute la figure. Il a fini en étouffant. Il est parti d’un coup comme s’il avait pris son élan, en se resserrant sur nous deux, des deux bras. Et puis il est revenu là, devant nous, presque tout de suite, crispé, déjà en train de prendre tout son poids de mort.
De loin, le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont, encore une arche, une autre, l’écluse, un autre pont, loin, plus loin… Il appelait vers lui toutes les péniches du fleuve toutes, et la ville entière, et le ciel et la campagne, et nous, tout qu’il emmenait, la Seine aussi, tout, qu’on n’en parle plus.
Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force. Il va de la vie à la mort.
La race, ce que t’appelles comme ça, c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France et puis c’est ça les Français.
Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien ! Tu peux le dire ! Nous ne changeons pas ! Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d’opinions, ou bien si tard, que ça n’en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres !
Serais-je donc le seul lâche sur la terre ? pensais-je. Et avec quel effroi !… Perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchaînés et armés jusqu’aux cheveux ? Avec casques, sans casques, sans chevaux, sur motos, hurlants, en autos, sifflants, tirailleurs, comploteurs, volants, à genoux, creusant, se défilant, caracolant dans les sentiers, pétaradant, enfermés sur la terre, comme dans un cabanon, pour y tout détruire, Allemagne, France et Continents, tout ce qui respire, détruire, plus enragés que les chiens, adorant leur rage (ce que les chiens ne font pas), cent, mille fois plus enragés que mille chiens et tellement plus vicieux !
On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy ?
Je ne croirai plus jamais à ce qu’ils disent, à ce qu’ils pensent. C’est des hommes et d’eux seulement qu’il faut avoir peur, toujours.
Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C’est lui qui nous possède ! Quand on est pas sages, il serre… On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien attention si on tient à pouvoir manger…
Ah ! l’envie de s’en aller ! Pour dormir ! D’abord ! Et s’il n’y a plus vraiment moyen de partir pour dormir alors l’envie de vivre s’en va toute seule.
La plupart des gens ne meurent qu’au dernier moment ; d’autres commencent et s’y prennent vingt ans d’avance et parfois davantage. Ce sont les malheureux de la terre.
Je n’étais point très sage pour ma part, mais devenu assez pratique cependant pour être lâche définitivement.
On faisait queue pour aller crever. Le général même ne trouvait plus de campements sans soldats. Nous finîmes par coucher tous en pleins champs, général ou pas. Ceux qui avaient encore un peu de cœur l’ont perdu. C’est à partir de ces mois-là qu’on a commencé à fusiller des troupiers pour leur remonter le moral, par escouades, et que le gendarme s’est mis à être cité à l’ordre du jour pour la manière dont il faisait sa petite guerre à lui, la profonde, la vraie de vraie.
Un petit hameau de rien du tout qu’on apercevait même pas pendant la journée, au fond d’une moche petite campagne, eh bien, on a pas idée la nuit, quand il brûle, de l’effet qu’il peut faire ! On dirait Notre-Dame ! Ça dure bien toute une nuit à brûler un village, même un petit, à la fin on dirait une fleur énorme, puis, rien qu’un bouton, puis plus rien.
J’étais propriétaire enfin, de la lune, du village, d’une peur énorme.
Ainsi le mouton, sur le flanc, dans le pré, agonise et broute encore.
Il s’agissait de vivre une heure de plus au fond pour nous tous, et une seule heure dans un monde où tout s’est rétréci au meurtre c’est déjà un phénomène.
Le canon pour eux c’était rien que du bruit. C’est à cause de ça que les guerres peuvent durer. Même ceux qui la font, en train de la faire, ne l’imaginent pas. La balle dans le ventre, ils auraient continué à ramasser de vieilles sandales sur la route, qui pouvaient « encore servir ».
De certain, il n’y avait à opposer décidément à tous ces puissants que notre petit désir, à nous deux, de ne pas mourir et de ne pas brûler. C’était peu, surtout que ces choses-là ne peuvent pas se déclarer pendant la guerre.
J’ pense plus à rien, moi, qu’il a fait, pour finir… À rien, t’entends !… J’ pense qu’à pas crever… Ça suffit… J’ me dis qu’un jour de gagné, c’est toujours un jour de plus !
Cette espèce d’agonie différée, lucide, bien portante, pendant laquelle il est impossible de comprendre autre chose que des vérités absolues, il faut l’avoir endurée pour savoir à jamais ce qu’on dit.
Y a que la bravoure au fond qui est louche. Être brave avec son corps ? Demandez alors à l’asticot aussi d’être brave, il est rose et pâle et mou, tout comme nous.
Ma conclusion c’était que les Allemands pouvaient arriver ici, massacrer, saccager, incendier tout, l’hôtel, les beignets, Lola, les Tuileries, les Ministres, leurs petits amis, la Coupole, le Louvre, les Grands Magasins, fondre sur la ville, y foutre le tonnerre de Dieu, le feu de l’enfer, dans cette foire pourrie à laquelle on ne pouvait vraiment plus rien ajouter de plus sordide, et que moi, je n’avais cependant vraiment rien à perdre, rien, et tout à gagner. On ne perd pas grand-chose quand brûle la maison du propriétaire.
Ils promenaient autour de nous, dans des mines toujours affables, notre condamnation à mort.
Alors je suis tombé malade, fiévreux, rendu fou, qu’ils ont expliqué à l’hôpital, par la peur. C’était possible. La meilleure des choses à faire, n’est-ce pas, quand on est dans ce monde, c’est d’en sortir ? Fou ou pas, peur ou pas.
Moi, quand on me parlait de la France, je pensais irrésistiblement à mes tripes, alors forcément, j’étais beaucoup plus réservé pour ce qui concernait l’enthousiasme. Chacun sa terreur.
– Alors vivent les fous et les lâches ! Ou plutôt survivent les fous et les lâches ! Vous souvenez-vous d’un seul nom par exemple, Lola, d’un de ces soldats tués pendant la guerre de Cent Ans ?… Avez-vous jamais cherché à en connaître un seul de ces noms ?… Non, n’est-ce pas ?… Vous n’avez jamais cherché ? Ils vous sont aussi anonymes, indifférents et plus inconnus que le dernier atome de ce presse-papier devant nous, que votre crotte du matin… Voyez donc bien qu’ils sont morts pour rien, Lola ! Pour absolument rien du tout, ces crétins ! Je vous l’affirme ! La preuve est faite ! Il n’y a que la vie qui compte.
Ils vous sont aussi anonymes, indifférents et plus inconnus que le dernier atome de ce presse-papier devant nous, que votre crotte du matin… Voyez donc bien qu’ils sont morts pour rien, Lola ! Pour absolument rien du tout, ces crétins ! Je vous l’affirme ! La preuve est faite ! Il n’y a que la vie qui compte.
On ne soigne pas la peur, Lola.
Je vous le dis, petits bonshommes, couillons de la vie, battus, rançonnés, transpirants de toujours, je vous préviens, quand les grands de ce monde se mettent à vous aimer, c’est qu’ils vont vous tourner en saucissons de bataille… C’est le signe… Il est infaillible. C’est par l’affection que ça commence.
Ce monde n’est je vous l’assure qu’une immense entreprise à se foutre du monde !
C’est plus difficile de renoncer à l’amour qu’à la vie.
L’amour c’est comme l’alcool, plus on est impuissant et soûl et plus on se croit fort et malin, et sûr de ses droits.
J’étais en sursis de mort et amoureux. Ce n’était pas qu’un cauchemar.
Lâche ou courageux, cela ne veut pas dire grand-chose. Lapin ici, héros là-bas, c’est le même homme, il ne pense pas plus ici que là-bas. Tout ce qui n’est pas gagner de l’argent le dépasse décidément infiniment. Tout ce qui est vie ou mort lui échappe. Même sa propre mort, il la spécule mal et de travers. Il ne comprend que l’argent et le théâtre.
Je n’avais pas encore appris qu’il existe deux humanités très différentes, celle des riches et celle des pauvres. Il m’a fallu, comme à tant d’autres, vingt années et la guerre, pour apprendre à me tenir dans ma catégorie, à demander le prix des choses et des êtres avant d’y toucher, et surtout avant d’y tenir.
Musyne disparut avec les autres. Je l’ai attendue, chez nous, en haut, une nuit, tout un jour, un an… Elle n’est jamais revenue me trouver.
Dans le grand abandon mou qui entoure la ville, là où le mensonge de son luxe vient suinter et finir en pourriture, la ville montre à qui veut le voir son grand derrière en boîtes à ordures. Il y a des usines qu’on évite en se promenant, qui sentent toutes les odeurs, les unes à peine croyables et où l’air d’alentour se refuse à puer davantage. Tout près, moisit la petite fête foraine, entre deux hautes cheminées inégales, ses chevaux de bois dépeint sont trop coûteux pour ceux qui les désirent, pendant des semaines entières souvent, petits morveux rachitiques, attirés, repoussés et retenus à la fois, tous les doigts dans le nez, par leur abandon, la pauvreté et la musique.
on ne partage la mort de personne… Tout doit être aux âmes et aux corps bien portants, façon de distraction et rien de plus et rien de moins
Elle croyait au fond que les petites gens de sa sorte étaient faits pour souffrir de tout, que c’était leur rôle sur la terre, et que si les choses allaient récemment aussi mal, ça devait tenir encore, en grande partie à ce qu’ils avaient commis bien des fautes accumulées, les petites gens… Ils avaient dû faire des sottises, sans s’en rendre compte, bien sûr, mais tout de même ils étaient coupables et c’était déjà bien gentil qu’on leur donne ainsi en souffrant l’occasion d’expier leurs indignités… C’était une « intouchable » ma mère.
Ici, on ne nous engueulait pas, certes, on nous parlait même avec douceur, on nous parlait tout le temps d’autre chose que de la mort, mais notre condamnation figurait toutefois, bien nette au coin de chaque papier qu’on nous demandait de signer, dans chaque précaution qu’on prenait à notre égard : Médailles… Bracelets… La moindre permission… N’importe quel conseil… On se sentait comptés, guettés, numérotés dans la grande réserve des partants de demain.
C’est depuis ce moment que nous vîmes à fleur de peau venir s’étaler l’angoissante nature des Blancs, provoquée, libérée, bien débraillée enfin, leur vraie nature, tout comme à la guerre. Étuve tropicale pour instincts tels crapauds et vipères qui viennent enfin s’épanouir au mois d’août, sur les flancs fissurés des prisons.
Dans cette stabilité désespérante de chaleur tout le contenu humain du navire s’est coagulé dans une massive ivrognerie. On se mouvait mollement entre les ponts, comme des poulpes au fond d’une baignoire d’eau fadasse.
Le Nord au moins ça vous conserve les viandes ; ils sont pâles une fois pour toutes les gens du Nord. Entre un Suédois mort et un jeune homme qui a mal dormi, peu de différence. Mais le colonial il est déjà tout rempli d’asticots un jour après son débarquement.
D’ailleurs, dans la vie courante, réfléchissons que cent individus au moins dans le cours d’une seule journée bien ordinaire désirent votre pauvre mort, par exemple tous ceux que vous gênez, pressés dans la queue derrière vous au métro, tous ceux encore qui passent devant votre appartement et qui n’en ont pas, tous ceux qui voudraient que vous ayez achevé de faire pipi pour en faire autant, enfin, vos enfants et bien d’autres. C’est incessant. On s’y fait.
Ce n’était plus un voyage, c’était une espèce de maladie.
C’est peut être de la peur qu’on a le plus souvent besoin pour se tirer d’affaire dans la vie. Je n’ai jamais voulu quant à moi d’autres armes depuis ce jour, ou d’autres vertus.
Il ne faut jamais se montrer difficile sur le moyen de se sauver de l’étripade, ni perdre son temps non plus à rechercher les raisons d’une persécution dont on est l’objet. Y échapper suffit au sage.
Ce fut le seul cas où la France me sauva la vie, jusque-là c’était plutôt le contraire.
Quand la haine des hommes ne comporte aucun risque, leur bêtise est vite convaincue, les motifs viennent tout seuls.
Les indigènes eux, ne fonctionnent guère en somme qu’à coups de trique, ils gardent cette dignité, tandis que les Blancs, perfectionnés par l’instruction publique, ils marchent tout seuls.
Ils ne savaient pas, ces primitifs, l’appeler « Monsieur » l’esclave, et le faire voter de temps à autre, ni lui payer le journal, ni surtout l’emmener à la guerre, pour lui faire passer ses passions.
Dès qu’on arrive quelque part, il se révèle en vous des ambitions. Moi j’avais la vocation d’être malade, rien que malade. Chacun son genre.
Tout lugubre qu’était l’hôpital, c’était cependant l’endroit de la colonie, le seul où l’on pouvait se sentir un peu oublié, à l’abri des hommes du dehors, des chefs. Vacances d’esclavage, l’essentiel en somme, et seul bonheur à ma portée.
La végétation bouffie des jardins tenait à grand-peine, agressive, farouche, entre les palissades, éclatantes frondaisons formant laitues en délire autour de chaque maison, ratatiné gros blanc d’œuf solide dans lequel achevait de pourrir un Européen jaunet.
À Paris, sans fortune, sans dettes, sans héritage, on existe à peine déjà, on a bien du mal à ne pas être déjà disparu… Alors ici ? Qui se donnerait seulement la peine de venir jusqu’à Bikomimbo cracher dans l’eau seulement, pas davantage, pour faire plaisir à mon souvenir ? Personne évidemment.
Les crépuscules dans cet enfer africain se révélaient fameux. On n’y coupait pas. Tragiques chaque fois comme d’énormes assassinats du soleil. Un immense chiqué. Seulement c’était beaucoup d’admiration pour un seul homme.
Le ciel pendant une heure paradait tout giclé d’un bout à l’autre d’écarlate en délire, et puis le vert éclatait au milieu des arbres et montait du sol en traînées tremblantes jusqu’aux premières étoiles. Après ça le gris reprenait tout l’horizon et puis le rouge encore, mais alors fatigué le rouge et pas pour longtemps. Ça se terminait ainsi. Toutes les couleurs retombaient en lambeaux, avachies sur la forêt comme des oripeaux après la centième.
On peut se perdre en allant à tâtons parmi les formes révolues. C’est effrayant ce qu’on en a des choses et des gens qui ne bougent plus dans son passé. Les vivants qu’on égare dans les cryptes du temps dorment si bien avec les morts qu’une même ombre les confond déjà. On ne sait plus qui réveiller en vieillissant, les vivants ou les morts.
On n’explique rien. Le monde ne sait que vous tuer comme un dormeur quand il se retourne le monde, sur vous, comme un dormeur tue ses puces.
C’est par les odeurs que finissent les êtres, les pays et les choses. Toutes les aventures s’en vont par le nez.
Il est bien rare que la vie revienne à votre chevet, où que vous soyez, autrement que sous la forme d’un sacré tour de cochon.
Pour une surprise, c’en fut une. À travers la brume, c’était tellement étonnant ce qu’on découvrait soudain que nous nous refusâmes d’abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, tout galérien qu’on était on s’est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous… Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout.
chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.
L’anarchie partout et dans l’arche, moi Noé, gâteux.
C’était les pauvres de partout.
Presque tous les désirs du pauvre sont punis de prison.
La vie des gens sans moyens n’est qu’un long refus dans un long délire et on ne connaît vraiment bien, on ne se délivre aussi que de ce qu’on possède.
Philosopher n’est qu’une autre façon d’avoir peur et ne porte guère qu’aux lâches simulacres.
Il faut se dépêcher de s’en gaver de rêves pour traverser la vie qui vous attend dehors, sorti du cinéma, durer quelques jours de plus à travers cette atrocité des choses et des hommes.
Ce qui est pire c’est qu’on se demande comment le lendemain on trouvera assez de force pour continuer à faire ce qu’on a fait la veille et depuis déjà tellement trop longtemps, où on trouvera la force pour ces démarches imbéciles, ces mille projets qui n’aboutissent à rien, ces tentatives pour sortir de l’accablante nécessité, tentatives qui toujours avortent, et toutes pour aller se convaincre une fois de plus que le destin est insurmontable, qu’il faut retomber au bas de la muraille, chaque soir, sous l’angoisse de ce lendemain, toujours plus précaire, plus sordide.
C’est cela l’exil, l’étranger, cette inexorable observation de l’existence telle qu’elle est vraiment pendant ces quelques heures lucides, exceptionnelles dans la trame du temps humain, où les habitudes du pays précédent vous abandonnent, sans que les autres, les nouvelles, vous aient encore suffisamment abruti.
Tout dans ces moments vient s’ajouter à votre immonde détresse pour vous forcer, débile, à discerner les choses, les gens et l’avenir tels qu’ils sont, c’est-à-dire des squelettes, rien que des riens, qu’il faudra cependant aimer, chérir, défendre, animer comme s’ils existaient.
Le voyage c’est la recherche de ce rien du tout, de ce petit vertige pour couillons
Courage, Ferdinand, que je me répétais à moi-même, pour me soutenir, à force d’être foutu à la porte de partout, tu finiras sûrement par le trouver le truc qui leur fait si peur à eux tous, à tous ces salauds-là autant qu’ils sont et qui doit être au bout de la nuit. C’est pour ça qu’ils n’y vont pas eux au bout de la nuit !
Il y a un moment de la misère où l’esprit n’est plus déjà tout le temps avec le corps. Il s’y trouve vraiment trop mal. C’est déjà presque une âme qui vous parle. C’est pas responsable une âme.
On cède au bruit comme on cède à la guerre. On se laisse aller aux machines avec les trois idées qui restent à vaciller tout en haut derrière le front de la tête.
C’est cela l’exil, l’étranger, cette inexorable observation de l’existence telle qu’elle est vraiment pendant ces quelques heures lucides, exceptionnelles dans la trame du temps humain, où les habitudes du pays précédent vous abandonnent, sans que les autres, les nouvelles, vous aient encore suffisamment abruti. Tout dans ces moments vient s’ajouter à votre immonde détresse pour vous forcer, débile, à discerner les choses, les gens et l’avenir tels qu’ils sont, c’est-à-dire des squelettes, rien que des riens, qu’il faudra cependant aimer, chérir, défendre, animer comme s’ils existaient. Un autre pays, d’autres gens autour de soi, agités d’une façon un peu bizarre, quelques petites vanités en moins, dissipées, quelque orgueil qui ne trouve plus sa raison, son mensonge, son écho familier, et il n’en faut pas davantage, la tête vous tourne, et le doute vous attire, et l’infini s’ouvre rien que pour vous, un ridicule petit infini et vous tombez dedans…
La grande marmelade des hommes dans la ville. D’où j’étais là-haut, on pouvait bien crier sur eux tout ce qu’on voulait. J’ai essayé. Ils me dégoûtaient tous. J’avais pas le culot de leur dire pendant le jour, quand j’étais en face d’eux, mais d’où j’étais je ne risquais rien, je leur ai crié « Au secours ! Au secours ! » rien que pour voir si ça leur ferait quelque chose. Rien que ça leur faisait. Ils poussaient la vie et la nuit et le jour devant eux les hommes. Elle leur cache tout la vie aux hommes. Dans le bruit d’eux-mêmes ils n’entendent rien. Ils s’en foutent. Et plus la ville est grande et plus elle est haute et plus ils s’en foutent. Je vous le dis moi. J’ai essayé. C’est pas la peine.
On devient rapidement vieux et de façon irrémédiable encore. On s’en aperçoit à la manière qu’on a prise d’aimer son malheur malgré soi.
j’aimais encore mieux mon vice, cette envie de m’enfuir de partout, à la recherche de je ne sais quoi, par un sot orgueil sans doute, par conviction d’une espèce de supériorité.
Ah ! si je l’avais rencontrée plus tôt, Molly, quand il était encore temps de prendre une route au lieu d’une autre ! Avant de perdre mon enthousiasme sur cette garce de Musyne et sur cette petite fiente de Lola ! Mais il était trop tard pour me refaire une jeunesse. J’y croyais plus ! On devient rapidement vieux et de façon irrémédiable encore. On s’en aperçoit à la manière qu’on a prise d’aimer son malheur malgré soi. C’est la nature qui est plus forte que vous, voilà tout. Elle nous essaye dans un genre et on ne peut plus en sortir de ce genre-là.
En somme, tant qu’on est à la guerre, on dit que ce sera mieux dans la paix et puis on bouffe cet espoir-là comme si c’était du bonbon et puis c’est rien quand même que de la merde.
La lumière du ciel à Rancy, c’est la même qu’à Detroit, du jus de fumée qui trempe la plaine depuis Levallois. Un rebut de bâtisses tenues par des gadoues noires au sol. Les cheminées, des petites et des hautes, ça fait pareil de loin qu’au bord de la mer les gros piquets dans la vase. Là-dedans, c’est nous.
Dans la fatigue et la solitude le divin ça sort des hommes.
C’est avec leur chair et leur esprit qu’ils avaient acquis leur maison, tel l’escargot. Mais lui l’escargot fait ça sans s’en douter. Les Henrouille eux, n’en revenaient pas d’avoir passé à travers la vie rien que pour avoir une maison et comme des gens qu’on vient de désemmurer ça les étonnait.
Ce n’est pas si facile que ça en a l’air. Ce n’est pas le tout de se dire « Je suis malheureux ». Il faut encore se le prouver, se convaincre sans appel.
Le médecin lui avait appris à trouver le chemin de sa mort à lui.
L’âge l’avait recouverte comme un vieil arbre frémissant, de rameaux allègres. Elle était gaie la vieille Henrouille, mécontente, crasseuse, mais gaie. Ce dénuement où elle séjournait depuis plus de vingt ans n’avait point marqué son âme. C’est contre le dehors au contraire qu’elle était contractée, comme si le froid, tout l’horrible et la mort ne devaient lui venir que de là, pas du dedans.
Pendant qu’elle invoquait, provoquait le Ciel et l’Enfer, tonitruait de malheur, je baissais le nez et baissant déconfit je voyais se former sous le lit de la fille une petite flaque de sang, une mince rigole en suintait lentement le long du mur vers la porte. Une goutte, du sommier, chutait régulièrement. Tac ! tac !
Trop d’humiliation, trop de gêne portent à l’inertie définitive. Le monde est trop lourd pour vous. Tant pis.
La médecine, c’est ingrat. Quand on se fait honorer par les riches, on a l’air d’un larbin, par les pauvres on a tout du voleur.
C’est même depuis ce temps-là que je suis certain d’être aussi dégueulasse que n’importe quel autre.
C’est tuer et se tuer qu’ils voulaient, pas d’un seul coup bien sûr, mais petit à petit comme Robinson avec tout ce qu’ils trouvaient, des vieux chagrins, des nouvelles misères, des haines encore sans nom quand ça n’est pas la guerre toute crue et que ça se passe alors plus vite encore que d’habitude.
J’écoutais jusqu’au bout pour être bien certain que je ne me trompais pas, que c’était bien ça qui se passait. J’aurais pas pu manger mes haricots tant que ça se passait. Je ne pouvais pas fermer la fenêtre non plus. Je n’étais bon à rien. Je ne pouvais rien faire. Je restais à écouter seulement comme toujours, partout.
Cependant, je crois qu’il me venait des forces à écouter ces choses-là, des forces d’aller plus loin, des drôles de forces et la prochaine fois, alors je pourrais descendre encore plus bas la prochaine fois, écouter d’autres plaintes que je n’avais pas encore entendues, ou que j’avais du mal à comprendre avant, parce qu’on dirait qu’il y en a encore toujours au bout des autres des plaintes encore qu’on n’a pas encore entendues ni comprises.
L’esprit est content avec des phrases, le corps c’est pas pareil, il est plus difficile lui, il lui faut des muscles. C’est quelque chose de toujours vrai un corps, c’est pour cela que c’est presque toujours triste et dégoûtant à regarder.
Les habitudes s’attrapent plus vite que le courage et surtout l’habitude de bouffer.
J’étais comme arrivé au moment, à l’âge peut-être, où on sait bien ce qu’on perd à chaque heure qui passe. Mais on n’a pas encore acquis la force de sagesse qu’il faudrait pour s’arrêter pile sur la route du temps et puis d’abord si on s’arrêtait on ne saurait quoi faire non plus sans cette folie d’avancer qui vous possède et qu’on admire depuis toute sa jeunesse.
Autant pas se faire d’illusions, les gens n’ont rien à se dire, ils ne se parlent que de leurs peines à eux chacun, c’est entendu. Chacun pour soi, la terre pour tous. Ils essayent de s’en débarrasser de leur peine, sur l’autre, au moment de l’amour, mais alors ça ne marche pas et ils ont beau faire, ils la gardent tout entière leur peine, et ils recommencent, ils essayent encore une fois de la placer.
Les hommes y tiennent à leurs sales souvenirs, à tous leurs malheurs et on ne peut pas les en faire sortir. Ça leur occupe l’âme. Ils se vengent de l’injustice de leur présent en besognant l’avenir au fond d’eux-mêmes avec de la merde. Justes et lâches qu’ils sont tout au fond. C’est leur nature.
Quand on arrive vers ces heures-là en haut du pont Caulaincourt on aperçoit au-delà du grand lac de nuit qui est sur le cimetière les premières lumières de Rancy. C’est sur l’autre bord Rancy. Faut faire tout le tour pour y arriver. C’est si loin ! Alors on dirait qu’on fait le tour de la nuit même, tellement il faut marcher de temps et des pas autour du cimetière pour arriver aux fortifications.
J’ai fini par m’endormir sur la question, dans ma nuit à moi, ce cercueil, tellement j’étais fatigué de marcher et de ne trouver rien.
La vocation de meurtre qui avait soudain possédé Robinson me semblait plutôt somme toute comme une espèce de progrès sur ce que j’avais observé jusqu’alors parmi les autres gens, toujours mi-haineux, mi-bienveillants, toujours ennuyeux par leur imprécision de tendances.
Et la musique est revenue dans la fête celle qu’on entend d’aussi loin qu’on se souvienne depuis les temps qu’on était petit, celle qui ne s’arrête jamais par-ci par-là, dans les encoignures de la ville, dans les petits endroits de la campagne, partout où les pauvres vont s’asseoir au bout de la semaine, pour savoir ce qu’ils sont devenus. Paradis ! qu’on leur dit. Et puis on fait jouer de la musique pour eux, tantôt ci tantôt là, d’une saison dans l’autre, elle clinque, elle moud tout ce qui faisait danser l’année d’avant les riches.
C’est la fête à tromper les gens du bout de la semaine. Et on va la boire la canette sans mousse ! Mais le garçon, lui, pue vraiment de l’haleine sous les faux bosquets. Et la monnaie qu’il rend contient des drôles de pièces, si drôles qu’on n’a pas encore fini de les examiner des semaines et des semaines après et qu’on les refile avec bien de la peine et quand on fait la charité. C’est la fête quoi. Faut être amusant quand on peut, entre la faim et la prison, et prendre les choses comme elles viennent.
Il n’y a jamais de fête véritable que pour le commerce et en profondeur encore et en secret. C’est le soir qu’il se réjouit le commerce quand tous les inconscients, les clients, ces bêtes à bénéfices sont partis, quand le silence est revenu sur l’esplanade et que le dernier chien a projeté enfin sa dernière goutte d’urine contre le billard japonais.
Il se recroquevillait tellement dans le noir pour tousser sur lui-même que je ne le voyais presque plus, si près de moi, ses mains seulement je voyais encore un peu, qui se rejoignaient doucement comme une grosse fleur blême devant sa bouche, dans la nuit, à trembler.
Tant pis alors qu’il m’a répondu, j’en ai trop marre des trucs réguliers à tout le monde… T’es vieux, t’attends encore ton tour de rigoler et quand il arrive… Bien patient s’il arrive… T’es crevé et enterré depuis longtemps… C’est un business pour les innocents les métiers honnêtes, comme on dit…
Maintenant qu’il s’agissait d’ouvrir les yeux dans la nuit j’aimais presque autant les garder fermés.
Faut être amusant quand on peut, entre la faim et la prison, et prendre les choses comme elles viennent. Puisqu’on est assis, faut déjà pas se plaindre. C’est toujours ça de gagné.
Être vieux, c’est ne plus trouver de rôle ardent à jouer, c’est tomber dans cette insipide relâche où on n’attend plus que la mort.
Il n’y a de terrible en nous et sur la terre et dans le ciel peut-être que ce qui n’a pas encore été dit. On ne sera tranquille que lorsque tout aura été dit, une bonne fois pour toutes, alors enfin on fera silence et on aura plus peur de se taire.
On dirait qu’on peut toujours trouver pour n’importe quel homme une sorte de chose pour laquelle il est prêt à mourir et tout de suite et bien content encore. Seulement son occasion ne se présente pas toujours de mourir joliment, l’occasion qui lui plairait. Alors il s’en va mourir comme il peut, quelque part… Il reste là l’homme sur la terre avec l’air d’un couillon en plus et d’un lâche pour tout le monde, pas convaincu seulement, voilà tout. C’est seulement en apparence la lâcheté.
Des vagues incessantes d’êtres inutiles viennent du fond des âges mourir tout le temps devant nous, et cependant on reste là, à espérer des choses… Même pas bon à penser la mort qu’on est.
La mort n’est après tout qu’une question de quelques heures, de minutes même, tandis qu’une rente c’est comme la misère, ça dure toute la vie.
La peur ne dit ni oui, ni non. Elle prend tout ce qu’on dit la peur, tout ce qu’on pense, tout.
Quand la bête à misère, puante, vous traque, pourquoi discuter ? C’est rien dire et puis foutre le camp qu’est malin.
Le même pinard, le même cinéma, les mêmes ragots sportifs, la même soumission enthousiaste aux besoins naturels, de la gueule et du cul, en referaient là-bas comme ici la même horde lourde, bouseuse, titubante d’un bobard à l’autre, hâblarde toujours, trafiqueuse, malveillante, agressive entre deux paniques.
on s’est tous rattrapés comme les boules du jeu qui tremblotent au bord du trou qui font des manières avant d’en finir. Elles partent bien violentes et grondeuses elles aussi les boules, et elles ne vont jamais nulle part, en définitive. Nous non plus, et toute la terre ne sert qu’à ça, qu’à nous faire nous retrouver tous.
Ce sont des esprits d’insectes dans des bottines à boutons. Faut rien leur dire, à peine les approcher. Elles sont mauvaises.
La vie c’est une classe dont l’ennui est le pion, il est là tout le temps à vous épier d’ailleurs, il faut avoir l’air d’être occupé, coûte que coûte, à quelque chose de passionnant, autrement il arrive et vous bouffe le cerveau.
La douleur s’étale, tandis que le plaisir et la nécessité ont des hontes. Ce sont des péchés qu’on le veuille ou non d’être baiseurs et pauvres.
Il arrivait dans un seul courrier matinal de l’agence Pomone assez d’amour inassouvi pour éteindre à jamais toutes les guerres de ce monde. Mais voilà, ces déluges sentimentaux ne dépassent jamais le derrière. C’est tout le malheur.
Elles chantaient la déroute d’exister et de vivre et elles ne comprenaient pas. Elles prenaient ça encore pour de l’amour, rien que pour de l’amour, on leur avait pas appris le reste à ces petites.
Ça commençait d’un petit ton gentil leur chanson, ça n’avait l’air de rien, comme toutes les choses pour danser, et puis voilà que ça vous faisait pencher le cœur à force de vous faire triste comme si on allait perdre à l’entendre l’envie de vivre, tellement que c’était vrai que tout n’arrive à rien, la jeunesse et tout, et on se penchait alors bien après les mots et après qu’elle était déjà passée la chanson et partie loin leur mélodie pour se coucher dans le vrai lit à soi, le sien, vrai de vrai, celui du bon trou pour en finir.
Il courait son cœur, on pouvait le dire, derrière ses côtes, enfermé, il courait après la vie, par saccades, mais il avait beau bondir, il ne la rattraperait pas la vie. C’était cuit.
On ne pouvait aller plus loin, parce qu’après ça il n’y avait plus que les morts.
Il faut alors continuer sa route tout seul, dans la nuit. On a perdu ses vrais compagnons. On leur a pas seulement posé la bonne question, la vraie, quand il était temps. À côté d’eux on ne savait pas. Homme perdu. On est toujours en retard d’abord.
« La terre est morte, qu’il m’avait expliqué… On est rien que des vers dessus nous autres, des vers sur son dégueulasse de gros cadavre, à lui bouffer tout le temps les tripes et rien que ses poisons… Rien à faire avec nous autres. On est tout pourris de naissance… Et puis voilà ! »
Leur tâche à eux, la seule, c’est de se vider de leur obéissance, de la vomir. S’ils y sont parvenus avant de crever tout à fait alors ils peuvent se vanter de n’avoir pas vécu pour rien.
Notre peine est ainsi, la grande, une distraction.
On s’enfonce, on s’épouvante d’abord dans la nuit, mais on veut comprendre quand même et alors on ne quitte plus la profondeur.
Faut se dépêcher, faut pas la rater sa mort. La maladie, la misère qui vous disperse les heures, les années, l’insomnie qui vous barbouille en gris, des journées, des semaines entières et le cancer qui nous monte déjà peut-être, méticuleux et saignotant du rectum. On n’aura jamais le temps qu’on se dit !
Sans compter la guerre prête toujours elle aussi, dans l’ennui criminel des hommes, à monter de la cave où s’enferment les pauvres.
Ce n’est pas tout à fait de la nuit qu’ils ont au fond des orbites, c’est presque encore du regard mais en plus doux, comme en ont des gens qui savent.
Seulement c’est malheureux qu’ils meurent si vaches avec tant d’amour en réserve, les gens. Ça ne sort pas, voilà tout. C’est pris en dedans, ça reste en dedans, ça leur sert à rien. Ils en crèvent en dedans, d’amour.
Elle valait pourtant la peine d’être vue et entendue la mère Henrouille au milieu de ses cadavres. Elle vous les regardait en plein visage, elle qui n’avait pas peur de la mort et si ridée pourtant, si ratatinée déjà, elle-même, qu’elle était comme une des leurs avec sa lanterne à venir bavarder en plein dans leur espèce de figure.
Collés au mur comme des fusillés ils étaient ces vieux morts… Plus tout à fait en peau ni en os, ni en vêtements qu’ils étaient… Un peu de tout cela ensemble seulement… En très crasseux état et avec des trous partout… Le temps qui était après leur peau depuis des siècles ne les lâchait toujours pas… Il leur déchirait encore des bouts de figure par-ci par-là le temps… Il leur agrandissait tous les trous et leur trouvait même encore des longs filins d’épiderme que la mort avait oubliés après les cartilages. Leur ventre s’était vidé de tout, mais ça leur faisait à présent comme un petit berceau d’ombre à la place du nombril.
Cauchemar d’avoir à présenter toujours comme un petit idéal universel, surhomme du matin au soir, le sous-homme claudicant qu’on nous a donné.
Un fou, ce n’est que les idées ordinaires d’un homme mais bien enfermées dans une tête. Le monde n’y passe pas à travers sa tête et ça suffit. Ça devient comme un lac sans rivière une tête fermée, une infection.
On s’en sort des humiliations quotidiennes en essayant comme Robinson de se mettre à l’unisson des gens riches, par les mensonges, ces monnaies du pauvre. On a tous honte de sa viande mal présentée, de sa carcasse déficitaire.
En pensant à présent, à tous les fous que j’ai connus chez le père Baryton, je ne peux m’empêcher de mettre en doute qu’il existe d’autres véritables réalisations de nos profonds tempéraments que la guerre et la maladie, ces deux infinis du cauchemar.
Il existe des fous simples et puis il existe d’autres fous, ceux que torture la marotte de la civilisation
Vigny-sur-Seine se présente entre deux écluses, entre ses deux coteaux dépouillés de verdure, c’est un village qui mue dans sa banlieue. Paris va le prendre. Il perd un jardin par mois. La publicité, dès l’entrée le bariole en ballet russe. La fille de l’huissier sait faire des cocktails. Il n’y a que le tramway qui tienne à devenir historique, il ne s’en ira pas sans révolution. Les gens sont inquiets, les enfants n’ont déjà plus le même accent que leurs parents.
Chacun possède ses raisons pour s’évader de sa misère intime et chacun de nous pour y parvenir emprunte aux circonstances quelque ingénieux chemin. Heureux ceux auxquels le bordel suffit !
Ça tourne vite au vice la raison, comme la bonne humeur et le sommeil chez les neurasthéniques. On ne peut plus penser qu’à sa raison. Rien ne va plus. Fini de rigoler.
J’avais perdu comme l’habitude de cette confiance, celle qu’il faut bien avoir, réellement immense pour s’endormir complètement parmi les hommes.
Un patron se trouve toujours un peu rassuré par l’ignominie de son personnel. L’esclave doit être coûte que coûte un peu et même beaucoup méprisable. Un ensemble de petites tares chroniques morales et physiques justifie le sort qui l’accable. La terre tourne mieux ainsi puisque chacun se trouve dessus à sa place méritée.
la peur me montait des intestins, m’attrapait le cœur et me le tenait, à battre, jusqu’à m’en faire bondir tout entier hors du plumard pour arpenter ma chambre dans un sens et puis dans l’autre jusqu’au fond de l’ombre et jusqu’au matin.
Je suis, je l’avoue, je le clame Ferdinand : Vidé ! Abruti ! Vaincu ! Par quarante années de petitesses sagaces !… C’est énormément trop déjà !…
Sur les soirs l’été, elle devenait parfois comme douce, la boue, quand le ciel, en rose, tournait au sentiment.
Dans l’aventure de Monmouth, quand tout le ridicule piteux de notre puérile et tragique nature se déboutonne pour ainsi dire devant l’Éternité il se prenait à son tour de vertige Baryton, et comme il ne tenait déjà plus que par un fil à notre destin ordinaire il lâcha la rampe… Depuis ce moment, je peux bien le dire, il ne fut plus des nôtres… Il ne pouvait plus…
Il avait bien maigri depuis Toulouse et puis quelque chose que je lui connaissais pas encore lui était comme monté sur la figure, on aurait dit comme un portrait, sur ses traits mêmes, avec de l’oubli déjà, du silence tout autour.
Les choses auxquelles on tenait le plus, vous vous décidez un beau jour à en parler de moins en moins, avec effort quand il faut s’y mettre. On en a bien marre de s’écouter toujours causer… On abrège… On renonce… Ça dure depuis trente ans qu’on cause… On ne tient plus à avoir raison.
Il suffit désormais de bouffer un peu, de se faire un peu de chaleur et de dormir le plus qu’on peut sur le chemin de rien du tout.
On n’est plus qu’un vieux réverbère à souvenirs au coin d’une rue où il ne passe déjà presque plus personne.
la mort est là aussi elle, puante, à côté de vous, tout le temps à présent et moins mystérieuse qu’une belote.
J’étais arrivé plus loin qu’elle dans la nuit à présent, plus loin même que la vieille Henrouille qui était morte… On était plus tous ensemble… On s’était quittés pour de bon… Pas seulement par la mort, mais par la vie aussi… Ça s’était fait par la force des choses… Chacun pour soi !
Rampantes pour toujours les nôtres, baveuses. Cette force allègre, précise et douce à la fois qui l’animait de la chevelure aux chevilles venait nous troubler, nous inquiétait d’une façon charmante, mais nous inquiétait, c’est le mot. Notre savoir hargneux des choses de ce monde boudait plutôt cette joie si l’instinct y trouvait son compte, le savoir toujours là, au fond peureux, réfugié dans la cave de l’existence, soumis au pire par habitude, par expérience.
Elle possédait Sophie cette démarche ailée, souple et précise qu’on trouve, si fréquente, presque habituelle chez les femmes d’Amérique, la démarche des grands êtres d’avenir que la vie porte ambitieuse et légère encore vers de nouvelles façons d’aventures… Trois-mâts d’allégresse tendre, en route pour l’Infini
L’orgue à sentiments du manège profite de ce qu’on la grelottait déjà pour vous faire trembloter encore un peu plus par les nerfs. C’est la faillite du monde entier dont il rigole, l’instrument. Il en hurle à la déroute parmi ses mirlitons argentés, l’air va crever dans la nuit d’à côté, à travers les rues pisseuses qui descendent des Buttes.
Parmi tous les stands, je l’ai bien reconnu tout de suite en passant le « Tir des Nations », un souvenir, j’en ai rien remarqué aux autres. Voilà quinze ans – que je me suis dit, rien que pour moi. – Voilà quinze ans qui viennent de passer… Une paye ! On en a perdu des copains en route !
Comme des mouches qu’ils s’agitaient avec même en plus leurs petites larves entre les bras, bien livides, blafards bébés, qui disparaissent à force d’être pâles dans le trop de lumière. Un peu de rose seulement autour du nez qu’il leur restait aux bébés à l’endroit des rhumes et des embrassades.
j’ai plus envie qu’on m’aime… Ça me dégoûte !…
Tu cherches à savoir ce qu’il y a entre toi et moi ?… Eh bien entre toi et moi, y a toute la vie… Ça te suffit pas des fois ?
Il devait chercher un autre Ferdinand, bien plus grand que moi, bien sûr, pour mourir, pour l’aider à mourir plutôt, plus doucement. Il faisait des efforts pour se rendre compte si des fois le monde aurait pas fait des progrès. Il faisait l’inventaire, le grand malheureux, dans sa conscience… S’ils avaient pas changé un peu les hommes, en mieux, pendant qu’il avait vécu lui, s’il avait pas été des fois injuste sans le vouloir envers eux…
Dans la chambre ça faisait comme un étranger à présent Robinson, qui viendrait d’un pays atroce et qu’on n’oserait plus lui parler.
Mon trimbalage à moi, il était bien fini. À d’autres !… Le monde était refermé ! Au bout qu’on était arrivés nous autres !… Comme à la fête !… Avoir du chagrin c’est pas tout, faudrait pouvoir recommencer la musique, aller en chercher davantage du chagrin… Mais à d’autres !…
Les berges se séparent du fleuve tout doucement, elles se lèvent, se relèvent des deux côtés de l’eau. Le boulot émerge de l’ombre. On recommence à tout voir, tout simple, tout dur. Les treuils ici, les palissades aux chantiers là-bas et loin dessus la route voici que reviennent de plus loin encore les hommes. Ils s’infiltrent dans le jour sale par petits paquets transis. Ils se mettent du jour plein la figure pour commencer en passant devant l’aurore. Ils vont plus loin. On ne voit bien d’eux que leurs figures pâles et simples ; le reste est encore à la nuit. Il faudra bien qu’ils crèvent tous un jour aussi.
C’est de l’autre côté de la vie.
on est tous assis sur une grande galère, on rame tous à tour de bras, tu peux pas venir me dire le contraire !… Assis sur des clous même à tirer tout nous autres ! Et qu’est-ce qu’on en a ? Rien ! Des coups de trique seulement, des misères, des bobards et puis des vacheries encore.
On est en bas dans les cales à souffler de la gueule, puants, suintants des rouspignolles, et puis voilà ! En haut sur le pont, au frais, il y a les maîtres et qui s’en font pas, avec des belles femmes roses et gonflées de parfums sur les genoux.
On venait d’allumer la guerre entre nous et ceux d’en face, et à présent ça brûlait ! Comme le courant entre les deux charbons, dans la lampe à arc. Et il n’était pas près de s’éteindre le charbon ! On y passerait tous, le colonel comme les autres, tout mariole qu’il semblait être et sa carne ne ferait pas plus de rôti que la mienne quand le courant d’en face lui passerait entre les deux épaules.
Le colonel ne bronchait toujours pas, je le regardais recevoir, sur le talus, des petites lettres du général qu’il déchirait ensuite menu, les ayant lues sans hâte, entre les balles. Dans aucune d’elles, il n’y avait donc l’ordre d’arrêter net cette abomination ? On ne lui disait donc pas d’en haut qu’il y avait méprise ? Abominable erreur ? Maldonne ? Qu’on s’était trompé ? Que c’était des manœuvres pour rire qu’on avait voulu faire, et pas des assassinats !
Il collaborait avec la mort. On aurait pu jurer qu’elle avait un contrat avec le capitaine Ortolan.
Ça suffit pour haïr, cent sous, et désirer qu’ils en crèvent tous. Pas d’amour à perdre dans ce monde, tant qu’il y aura cent sous.
Les chevaux ont bien de la chance eux, car s’ils subissent aussi la guerre, comme nous, on ne leur demande pas d’y souscrire, d’avoir l’air d’y croire. Malheureux mais libres chevaux ! L’enthousiasme hélas ! c’est rien que pour nous, ce putain !
Bientôt on serait en plein orage et ce qu’on cherchait à ne pas voir serait alors en plein devant soi et on ne pourrait plus voir qu’elle : sa propre mort. La nuit, dont on avait eu si peur dans les premiers temps, en devenait par comparaison assez douce. Nous finissions par l’attendre, la désirer la nuit.
L’âme, c’est la vanité et le plaisir du corps tant qu’il est bien portant, mais c’est aussi l’envie d’en sortir du corps dès qu’il est malade ou que les choses tournent mal. On prend des deux poses celle qui vous sert le plus agréablement dans le moment et voilà tout !
Il faut s’apprendre à les considérer tels qu’ils sont, pires qu’ils sont c’est-à-dire, à tous les points de vue. Ça dégage, ça vous affranchit et vous défend au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. Ça vous donne un autre vous même. On est deux.
Pour être bien vus et considérés, il a fallu se dépêcher daredare de devenir bien copains avec les civils parce qu’eux, à l’arrière, ils devenaient à mesure que la guerre avançait, de plus en plus vicieux. Tout de suite j’ai compris ça en rentrant à Paris et aussi que leurs femmes avaient le feu au derrière, et les vieux des gueules grandes comme ça, et les mains partout, aux culs, aux poches. On héritait des combattants à l’arrière, on avait vite appris la gloire et les bonnes façons de la supporter courageusement et sans douleur.
Ça prouve que pour qu’on vous croye raisonnable, rien de tel que de posséder un sacré culot. Quand on a un bon culot, ça suffit, presque tout alors vous est permis, absolument tout, on a la majorité pour soi et c’est la majorité qui décrète de ce qui est fou et ce qui ne l’est pas.
Tout ce qui est intéressant se passe dans l’ombre, décidément. On ne sait rien de la véritable histoire des hommes.
Ahuris par la guerre, nous étions devenus fous dans un autre genre : la peur. L’envers et l’endroit de la guerre.
On passe son temps à tuer ou à adorer en ce monde et cela tout ensemble. « Je te hais ! Je t’adore ! » On se défend, on s’entretient, on repasse sa vie au bipède du siècle suivant, avec frénésie, à tout prix, comme si c’était formidablement agréable de se continuer, comme si ça allait nous rendre, au bout du compte, éternels.
Si les gens sont si méchants, c’est peut-être seulement parce qu’ils souffrent, mais le temps est long qui sépare le moment où ils ont cessé de souffrir de celui où ils deviennent un peu meilleurs.
On demeure comme hésitant un instant devant, et puis on finit par l’accepter tel qu’il est devenu le visage avec cette disharmonie croissante, ignoble, de toute la figure. Il le faut bien dire oui, à cette soigneuse et lente caricature burinée par deux ans. Accepter le temps, ce tableau de nous.
Il faut croire Claude Lorrain, les premiers plans d’un tableau sont toujours répugnants et l’art exige qu’on situe l’intérêt de l’œuvre dans les lointains, dans l’insaisissable, là où se réfugie le mensonge, ce rêve pris sur le fait, et seul amour des hommes.
Comme elle me fuyait, Musyne, je me prenais pour un idéaliste, c’est ainsi qu’on appelle ses propres petits instincts habillés en grands mots.
Ces paniques menues pendant lesquelles tout un quartier en pyjama, derrière la bougie, disparaissait en gloussant dans les profondeurs pour échapper à un péril presque entièrement imaginaire mesuraient l’angoissante futilité de ces êtres tantôt poules effrayées, tantôt moutons fats et consentants.
C’est déjà des cercueils les murs de ce côté-là.
elle demeurait cependant inférieure à la chienne parce qu’elle croyait aux mots elle qu’on lui disait pour m’enlever. La chienne au moins, ne croit que ce qu’elle sent.
Comme le Théâtre était partout il fallait jouer et il avait bien raison Branledore ; rien aussi n’a l’air plus idiot et n’irrite davantage, c’est vrai, qu’un spectateur inerte monté par hasard sur les planches. Quand on est là-dessus, n’est-ce pas, il faut prendre le ton, s’animer, jouer, se décider ou bien disparaître.
Pour accéder à cette vérité, non seulement l’intelligence est superflue, Bardamu, mais elle gêne !
Cette répulsion instinctive qu’inspirent les commerçants à ceux qui les approchent et qui savent, est une des très rares consolations qu’éprouvent d’être aussi miteux qu’ils le sont ceux qui ne vendent rien à personne.
elle aurait même pu être assez jolie, comme tant d’autres, seulement elle était si prudente, si méfiante qu’elle s’arrêtait au bord de la beauté, comme au bord de la vie, avec ses cheveux un peu trop peignés, son sourire un peu trop facile et soudain, des gestes un peu trop rapides ou un peu trop furtifs.
Les huiles ont fini par me laisser tomber et j’ai pu sauver mes tripes, mais j’étais marqué à la tête et pour toujours. Rien à dire. « Va-t’en !… qu’ils m’ont fait. T’es plus bon à rien !… – En Afrique ! que j’ai dit moi. Plus que ça sera loin, mieux ça vaudra ! »
Je n’avais envie moi que de m’en aller, mais comme on doit toujours avoir l’air utile quand on est pas riche et comme d’autre part je n’en finissais pas avec mes études, ça ne pouvait pas durer.
On a beau dire, c’est pas drôle de vieillir dans les pays où y a pas de distractions… Où on est forcé de se regarder dans la glace dont le tain verdit devenir de plus en plus déchu, de plus en plus moche… On va vite à pourrir, dans les verdures, surtout quand il fait chaud atrocement.
Nous vivions un grand roman de geste, dans la peau de personnages fantastiques, au fond desquels, dérisoires, nous tremblions de tout le contenu de nos viandes et de nos âmes. On en aurait bavé si on nous avait surpris au vrai.
Les membres de ce concile matinal, à les examiner de mon coin, me semblaient tous assez profondément malades, paludéens, alcooliques, syphilitiques sans doute, leur déchéance visible à dix mètres me consolait un peu de mes tracas personnels. Après tout, c’étaient des vaincus, tout de même que moi ces Matamores !… Ils crânaient encore voilà tout ! Seule différence !
Je ne connaissais personne à bord et cependant chacun semblait me reconnaître. Mon signalement devait être devenu précis, instantané dans leur esprit, comme celui du criminel célèbre qu’on publie dans les journaux. Je tenais, sans le vouloir, le rôle de l’indispensable « infâme et répugnant saligaud » honte du genre humain qu’on signale partout au long des siècles, dont tout le monde a entendu parler, ainsi que du Diable et du Bon Dieu, mais qui demeure toujours si divers, si fuyant, quand à terre et dans la vie, insaisissable en somme.
Graduellement, pendant que durait cette épreuve d’humiliation, je sentais mon amour-propre déjà prêt à me quitter, s’estomper encore davantage, et puis me lâcher, m’abandonner tout à fait, pour ainsi dire officiellement. On a beau dire, c’est un moment bien agréable.
Ce qu’il faut au fond pour obtenir une espèce de paix avec les hommes, officiers ou non, armistices fragiles il est vrai, mais précieux quand même, c’est leur permettre en toutes circonstances, de s’étaler, de se vautrer parmi les vantardises niaises. Il n’y a pas de vanité intelligente. C’est un instinct. Il n’y a pas d’homme non plus qui ne soit pas avant tout vaniteux.
Les chiens ressemblent aux loups quand ils dorment.
La vie ne devient guère tolérable qu’à la tombée de la nuit, mais encore l’obscurité est-elle accaparée presque immédiatement par les moustiques en essaims. Pas un, deux ou cent, mais par billions. S’en tirer dans ces conditions-là devient une œuvre authentique de préservation. Carnaval le jour, écumoire la nuit, la guerre en douce.
Des files de nègres, sur la rive, trimaient à la chicote, en train de décharger, cale après cale, les bateaux jamais vides, grimpant au long des passerelles tremblotantes et grêles, avec leur gros panier plein sur la tête, en équilibre, parmi les injures, sortes de fourmis verticales.
Parmi ces formes en travail, quelques-unes portaient en plus un petit point noir sur le dos, c’étaient les mères, qui venaient trimarder elles aussi les sacs de palmistes avec leur enfant en fardeau supplémentaire.
Tout le monde devenait, ça se comprend bien, à force d’attendre que le thermomètre baisse, de plus en plus vache. Et les hostilités particulières et collectives duraient interminables et saugrenues entre les militaires et l’administration, et puis entre cette dernière et les commerçants, et puis encore entre ceux-ci alliés temporaires contre ceux-là, et puis de tous contre le nègre et enfin des nègres entre eux. Ainsi, les rares énergies qui échappaient au paludisme, à la soif, au soleil, se consumaient en haines si mordantes, si insistantes, que beaucoup de colons finissaient par en crever sur place, empoisonnés d’euxmêmes, comme des scorpions.
N’importe quoi, dans la vanité, c’est mieux que rien du tout.
La négrerie pue sa misère, ses vanités interminables, ses résignations immondes ; en somme tout comme les pauvres de chez nous mais avec plus d’enfants encore et moins de linge sale et moins de vin rouge autour.
Étouffer et souffrir était devenu pour lui comme un état second, voler aussi. On l’aurait bien désemparé si on l’avait rendu bien portant et scrupuleux d’un seul coup.
Les allées, les bureaux, les boutiques de Fort-Gono ruisselaient de désirs mutilés. Faire tout ce qui se fait en Europe semblait être l’obsession majeure, la satisfaction, la grimace à tout prix de ces forcenés, en dépit de l’abominable température et de l’avachissement croissant, insurmontable.
Ils passaient ainsi pendant des semaines et des années les uns devant les autres, les colons, jusqu’au moment où ils ne se regardaient même plus tellement ils étaient fatigués de se détester.
Papaoutah fendait l’eau comme s’il l’avait suée toute lui-même, douloureusement. Il défaisait une vaguelette après l’autre avec des précautions de pansements.
Yeux ardents et charbonneux, l’intensité de posséder la Compagnie le consumait cet homme, il m’effrayait un peu. J’avais du mal à me faire à sa seule présence. Je n’aurais point cru qu’il existât au monde une carcasse humaine capable de cette tension maxima de convoitise.
À Topo en somme, tout minuscule que fût l’endroit, il y avait quand même place pour deux systèmes de civilisation, celle du lieutenant Grappa, plutôt à la romaine, qui fouettait le soumis pour en extraire simplement le tribut, dont il retenait, d’après l’affirmation d’Alcide, une part honteuse et personnelle, et puis le système Alcide proprement dit, plus compliqué, dans lequel se discernaient déjà les signes du second stade civilisateur, la naissance dans chaque tirailleur d’un client, combinaison commercialo-militaire en somme, beaucoup plus moderne, plus hypocrite, la nôtre.
Allez donc, vous serez moins mal encore ici qu’à la guerre ! Ici, après tout, on peut se débrouiller. On bouffe mal, c’est exact, et pour boire, c’est une vraie boue, mais on peut dormir tant qu’on veut… Pas de canons ici mon ami ! Pas de balles non plus ! En somme c’est une affaire !
La forêt n’attend que leur signal pour se mettre à trembler, siffler, mugir de toutes ses profondeurs. Une énorme gare amoureuse et sans lumière, pleine à craquer.
Que sa nièce l’a oublié aussi. Que le lieutenant Grappa n’a jamais revu son Toulouse… Que la forêt qui guettait depuis toujours la dune au détour de la saison des pluies a tout repris, tout écrasé sous l’ombre des acajous immenses, tout, et même les petites fleurs imprévues du sable qu’Alcide ne voulait pas que j’arrose… Qu’il n’existe plus rien.
Pudique Alcide ! Comme il avait dû en faire des économies sur sa solde étriquée… sur ses primes faméliques et sur son minuscule commerce clandestin… pendant des mois, des années, dans cet infernal Topo !… Je ne savais pas quoi lui répondre moi, je n’étais pas très compétent, mais il me dépassait tellement par le cœur que j’en devins tout rouge… À côté d’Alcide, rien qu’un mufle impuissant moi, épais, et vain j’étais… Y avait pas à chiquer. C’était net.
Tout se tait, tout a peur de brûler sur les midi, il s’en faut d’ailleurs d’un rien, herbes, bêtes et hommes, chauds à point. C’est l’apoplexie méridienne.
Ma mère, de France, m’encourageait à veiller sur ma santé, comme à la guerre. Sous le couperet, ma mère m’aurait grondé pour avoir oublié mon foulard. Elle n’en ratait jamais une ma mère pour essayer de me faire croire que le monde était bénin et qu’elle avait bien fait de me concevoir. C’est le grand subterfuge de l’incurie maternelle, cette Providence supposée.
Je préférais rester stupéfié là, tremblotant, baveux dans les 40°, que d’être forcé, lucide, d’imaginer ce qui m’attendait à Fort-Gono. J’en arrivais à ne plus prendre de quinine pour bien laisser la fièvre me cacher la vie. On se soûle avec ce qu’on a.
Ce qui avait l’air hier encore d’une roche, n’était plus aujourd’hui que flasque mélasse. Des branches pendouillantes, l’eau tiède vous poursuivait en cascades, elle se répandait dans la case et partout alentour comme dans le lit d’un vieux fleuve délaissé. Tout fondait en bouillie de camelotes, d’espérances et de comptes et dans la fièvre aussi, moite elle aussi.
Les comptes étaient faits. La forêt s’est tue pour une fois. Complet silence.
Malade, je l’étais complètement, à ce point que je me faisais l’effet de n’avoir plus besoin de mes jambes, elles pendaient simplement au rebord de mon lit comme des choses négligeables et un peu comiques.
C’est désespérant quand on y pense, combien c’est défendu les hommes les uns contre les autres, comme autant de maisons.
Il y a un moment entre deux genres d’humanités où l’on en arrive à se débattre dans le vide.
Ce n’est pas tout à fait vivant ce qui se passe sur les écrans, il reste dedans une grande place trouble, pour les pauvres, pour les rêves et pour les morts.
Il est impossible de dormir seul…
un vrai Saint-Esprit, plus précieux que du sang. J’ai eu tout de même le temps d’aller les voir et même je suis entré pour leur parler à ces employés qui gardaient les espèces. Ils sont tristes et mal payés.
Dans ce milieu trop différent de celui où j’avais de mesquines habitudes, je m’étais à l’instant comme dissous. Je me sentais bien près de ne plus exister, tout simplement.
C’est triste des gens qui se couchent, on voit bien qu’ils se foutent que les choses aillent comme elles veulent, on voit bien qu’ils ne cherchent pas à comprendre eux, le pourquoi qu’on est là. Ça leur est bien égal. Ils dorment n’importe comment, c’est des gonflés, des huîtres, des pas susceptibles, Américains ou non. Ils ont toujours la conscience tranquille.
Quand à six heures tout s’arrête on emporte le bruit dans sa tête, j’en avais encore moi pour la nuit entière de bruit et d’odeur à l’huile aussi comme si on m’avait mis un nez nouveau, un cerveau nouveau pour toujours. Alors à force de renoncer, peu à peu, je suis devenu comme un autre… Un nouveau Ferdinand.
C’est fini. Partout ce qu’on regarde, tout ce que la main touche, c’est dur à présent. Et tout ce dont on arrive à se souvenir encore un peu est raidi aussi comme du fer et n’a plus de goût dans la pensée. On est devenu salement vieux d’un seul coup.
Vous n’êtes pas venu ici pour penser, mais pour faire les gestes qu’on vous commandera d’exécuter… Nous n’avons pas besoin d’imaginatifs dans notre usine. C’est de chimpanzés dont nous avons besoin… Un conseil encore. Ne nous parlez plus jamais de votre intelligence ! On pensera pour vous mon ami !
Des haricots, la vie. Ma petite mufle d’amie, j’ai fini par la découvrir, avec bien du mal, au vingt et troisième étage d’une 77e Rue.
Plus de mystère, plus de niaiserie, on a bouffé toute sa poésie puisqu’on a vécu jusque-là.
De leur masse montait l’odeur d’entrejambes urineux comme à l’hôpital. Quand ils vous parlaient on évitait leur bouche à cause que le dedans des pauvres sent déjà la mort.
j’éprouvai bientôt un exceptionnel sentiment de confiance, qui chez les êtres apeurés tient lieu d’amour.
La véritable aristocratie humaine, on a beau dire, ce sont les jambes qui la confèrent, pas d’erreur.
Bonne, admirable Molly, je veux si elle peut encore me lire, d’un endroit que je ne connais pas, qu’elle sache bien que je n’ai pas changé pour elle, que je l’aime encore et toujours, à ma manière, qu’elle peut venir ici quand elle voudra partager mon pain et ma furtive destinée.
Pour la quitter il m’a fallu certes bien de la folie et d’une sale et froide espèce. Tout de même, j’ai défendu mon âme jusqu’à présent et si la mort, demain, venait me prendre, je ne serais, j’en suis certain, jamais tout à fait aussi froid, vilain, aussi lourd que les autres, tant de gentillesse et de rêve Molly m’a fait cadeau dans le cours de ces quelques mois d’Amérique.
Les maisons vous possèdent, toutes pisseuses qu’elles sont, plates façades, leur cœur est au propriétaire.
C’est pourtant qu’un patron qu’ils vont chercher dans Paris, celui qui vous sauve de crever de faim, ils ont énormément peur de le perdre, les lâches. Il vous la fait transpirer pourtant sa pitance. On en pue pendant dix ans, vingt ans et davantage.
Tant qu’il faut aimer quelque chose, on risque moins avec les enfants qu’avec les hommes, on a au moins l’excuse d’espérer qu’ils seront moins carnes que nous autres plus tard.
Notre figure n’est qu’une erreur.
Et puis l’hiver a traîné, s’est étalé pendant des mois et des semaines encore. On n’en sortait plus de la brume et de la pluie, au fond de tout.
Je ne savais pas faire ma putain. Ils avaient l’air si misérables, si puants, la plupart de mes clients, si torves aussi, que je me demandais toujours où ils allaient les trouver les vingt francs qu’il fallait me donner, et s’ils allaient pas me tuer en revanche.
Les arrière-cours, c’est les oubliettes des maisons en série.
Là viennent chuter, craquer, rebondir les cris, les appels des vingt maisons en pourtour, jusqu’aux petits oiseaux des concierges en désespoir qui moisissaient en pépiant après le printemps qu’ils ne reverront jamais dans leurs cages, auprès des cabinets, qui sont tous groupés les cabinets, là, dans le fond d’ombre, avec leurs portes toujours déglinguées et ballantes.
Bébert passait, irrésistiblement emmené, souriant. Il se tenait tout en haut de sa fièvre comme en équilibre, moi en bas à cafouiller.
Le véritable savant met vingt bonnes années en moyenne à effectuer la grande découverte, celle qui consiste à se convaincre que le délire des uns ne fait pas du tout le bonheur des autres et que chacun ici-bas se trouve indisposé par la marotte du voisin.
Ce que les hommes vous cachent encore… Ce qu’ils vous montreront encore… Si on vit assez longtemps… Si on avance assez loin dans leurs balivernes
On finit par se réjouir de pas grand-chose, du très peu que la vie veut bien nous laisser de consolant.
Comme on devient de plus en plus laid et répugnant à ce jeu-là en vieillissant, on ne peut même plus la dissimuler sa peine, sa faillite, on finit par en avoir plein la figure de cette sale grimace qui met des vingt ans, des trente ans et davantage à vous remonter enfin du ventre sur la face.
C’est à cela que ça sert, à ça seulement, un homme, une grimace, qu’il met toute une vie à se confectionner, et encore qu’il arrive même pas toujours à la terminer tellement qu’elle est lourde et compliquée la grimace qu’il faudrait faire pour exprimer toute sa vraie âme sans rien en perdre.
Un chien, dessus, fait pipi, vite, la gérante somnole. Un autobus à vide fonce vers son dépôt. Les idées aussi finissent par avoir leur dimanche ; on est plus ahuri encore que d’habitude. On est là, vide. On en baverait. On est content. On a rien à causer, parce qu’au fond il ne vous arrive plus rien, on est trop pauvre, on a peut-être dégoûté l’existence ? Ça serait régulier.
La nuit est sortie de dessous les arches, elle est montée tout le long du château, elle a pris la façade, les fenêtres, l’une après l’autre, qui flambaient devant l’ombre. Et puis, elles se sont éteintes aussi les fenêtres. Il ne restait plus qu’à partir une fois de plus.
Misère pour misère, je préférais encore celle qui ne fait pas de bruit à toute celle qu’on étale dans les journaux.
Moi, tu sais, je m’en passe des femmes qu’il disait, avec leurs beaux derrières, leurs grosses cuisses, leurs bouches en cœur et leurs ventres dans lesquels il y a toujours quelque chose qui pousse, tantôt des mômes, tantôt des maladies… C’est pas avec leurs sourires qu’on le paye son terme !
Ce meurtre raté l’avait plutôt comme stimulée, arrachée à l’espèce de tombeau sournois où elle était recluse depuis tant d’années dans le fond du jardin moisi. À son âge une tenace vitalité revenait la parcourir. Elle jouissait indécemment de sa victoire et aussi du plaisir de posséder un moyen de tracasser, désormais indéfiniment, sa bru coriace. Elle la possédait à présent.
On les a vus traverser la place refroidie, plantée des débris de la fête, le dernier bec de gaz du bout a éclairé leur groupe brièvement blanchi et puis la nuit les a pris. On entendit encore un peu leurs voix et puis plus rien du tout. Il n’y avait plus rien.
Le cœur à soi quand on est un peu bu de fatigue vous tape le long des tempes. Bim ! Bim ! qu’il fait, contre l’espèce de velours tendu autour de la tête et dans le fond des oreilles. C’est comme ça qu’on arrive à éclater un jour.
Les souvenirs eux-mêmes ont leur jeunesse… Ils tournent dès qu’on les laisse moisir en dégoûtants fantômes tout suintants d’égoïsme, de vanités et de mensonges… Ils pourrissent comme des pommes
Comme toutes les pensées conduisent à la mort, il arriverait un certain moment où il ne verrait plus qu’elle avec lui dans son cinéma.
En somme la mort c’est un peu comme un mariage. Cette mort-là elle ne lui plaisait pas du tout et puis voilà. Rien à dire.
Quand on n’a pas d’argent à offrir aux pauvres, il vaut mieux se taire. Quand on leur parle d’autre chose que d’argent, on les trompe, on ment, presque toujours.
Puisque nous sommes que des enclos de tripes tièdes et mal pourries nous aurons toujours du mal avec le sentiment. Amoureux ce n’est rien c’est tenir ensemble qui est difficile.
Tout notre malheur vient de ce qu’il nous faut demeurer Jean, Pierre ou Gaston coûte que coûte pendant toutes sortes d’années. Ce corps à nous, travesti de molécules agitées et banales, tout le temps se révolte contre cette farce atroce de durer.
On est séparé d’eux par toute la peur et on en reste écrasé jusqu’au moment où ça finit d’une façon ou d’une autre et alors on peut enfin les rejoindre ces salauds de tout un monde dans la mort ou dans la vie.
Un peu meilleur l’endroit dans les débuts, forcément, parce qu’il faut toujours un peu de temps pour que les gens arrivent à vous connaître, et pour qu’ils se mettent en train et trouvent le truc pour vous nuire. Tant qu’ils cherchent encore l’endroit par où c’est le plus facile de vous faire du mal, on a un peu de tranquillité, mais dès qu’ils ont trouvé le joint alors ça redevient du pareil au même partout.
Son cœur était malade d’abord, et tout à fait vieux. Il poussait du sang comme il pouvait son cœur dans ses artères, il avait du mal à remonter dans les veines. Elle s’en irait au grand cimetière d’à côté d’abord la tante, où les morts c’est comme une foule qui attend.
Vous remarquerez qu’il y a toujours deux prostituées en attente au coin de la rue des Dames. Elles tiennent ces quelques heures épuisées qui séparent le fond du jour au petit matin. Grâce à elles la vie continue à travers les ombres. Elles font la liaison avec leur sac à main bouffi d’ordonnances, de mouchoirs pour tout faire et les photos d’enfants à la campagne.
Le tyran est dégoûté de la pièce qu’il joue bien avant les spectateurs. Il s’en va baiser quand il n’en peut plus le tyran de sécréter des délires pour le public. Alors son compte est bon ! Le Destin le laisse tomber en moins de deux !
C’est pas la peine de se débattre, attendre ça suffit, puisque tout doit finir par y passer dans la rue. Elle seule compte au fond. Rien à dire. Elle nous attend. Faudra qu’on y descende dans la rue, qu’on se décide, pas un, pas deux, pas trois d’entre nous, mais tous.
D’un coup, comme je n’y pensais plus, leur chanson est devenue plus forte que la vie et même qu’elle a fait tourner le destin en plein du côté du malheur.
Il se débattait autant contre la vie que contre la mort. Ça serait juste d’éclater dans ces cas-là. Quand la nature se met à s’en foutre on dirait qu’il n’y a plus de limites.
Tellement nombreux qu’on a honte vraiment, d’avoir pas eu le temps de les regarder pendant qu’ils vivaient là à côté de vous, des années… On n’a jamais assez de temps c’est vrai, rien que pour penser à soi-même.
On ne pouvait aller plus loin, parce qu’après ça il n’y avait plus que les morts. Ils commençaient sur la Place du Tertre, à côté, les morts. Nous étions bien placés pour les repérer.
Elle essaye de se faire du thé qu’on explique. Il faut bien qu’elle essaye puisqu’elle est là pour l’éternité. Elle n’en finira jamais de le faire bouillir son thé à cause du brouillard qui est devenu bien trop dense et bien trop pénétrant.
Après tout quand l’égoïsme nous relâche un peu, quand le temps d’en finir est venu, en fait de souvenir on ne garde au cœur, que celui des femmes qui aimaient vraiment un peu les hommes, pas seulement un seul, même si c’était vous, mais tous.
On est accablé du sujet de sa vie entière dès qu’on vit seul. On en est abruti. Pour s’en débarrasser on essaye d’en badigeonner un peu tous les gens qui viennent vous voir et ça les embête.
Si on vivait assez longtemps on ne saurait plus où aller pour se recommencer un bonheur. On en aurait mis partout des avortons de bonheur, à puer dans les coins de la terre et on ne pourrait plus même respirer.
Dans tous les coins des jardins publics, il y a comme ça d’oubliés des tas de petits cercueils fleuris d’idéal, des bosquets à promesses et des mouchoirs remplis de tout. Rien n’est sérieux.
Un énorme babillage s’étend gris et monotone au-dessus de la vie comme un mirage énormément décourageant.
Ils s’y promenaient avec un drôle d’air d’équilibre difficile de leur tête sur leurs épaules, les fous, comme s’ils avaient constamment eu peur d’en répandre le contenu, par terre, en trébuchant. Là-dedans se tamponnaient toutes espèces de choses sautillantes et biscornues auxquelles ils tenaient horriblement. Ils ne nous en parlaient de leurs trésors mentaux, les aliénés, qu’avec des tas de contorsions effrayées ou des allures de condescendance et protectrices, à la façon de très puissants administrateurs méticuleux.
Ils ont une certaine manière de parler les gens distingués qui vous intimide et moi qui m’effraye, tout simplement, surtout leurs femmes, c’est cependant rien que des phrases mal foutues et prétentieuses, mais astiquées alors comme des vieux meubles. Elles font peur leurs phrases bien qu’anodines. On a peur de glisser dessus, rien qu’en leur répondant.
Et même quand ils prennent des tons canailles pour chanter des chansons de pauvres en manière de distraction, ils le gardent cet accent distingué qui vous met en méfiance et en dégoût, un accent qui a comme un petit fouet dedans, toujours, comme il en faut un, toujours, pour parler aux domestiques.
La vérité ne demande qu’à vous quitter. Il s’en faut toujours de très peu pour qu’elle vous libère. On n’y tient pas à sa vérité.
Rien qui s’éteigne comme un feu sacré.
il m’adressait des petits sourires, mais si indécis, si pâles ces sourires, qu’on aurait pu les prendre pour des adieux.
Rien n’est plus grave que la conviction exagérée !…
Ce n’est peut-être point tout à fait encore de la folie dont il s’agit dans le cas de votre ami… Non ! Ce n’est peut-être que de la conviction exagérée… Mais je m’y connais en fait de démences contagieuses… Rien n’est plus grave que la conviction exagérée !…
La Seine a tué ses poissons et s’américanise entre une rangée double de verseurs tracteurs-pousseurs qui lui forment au ras des rives un terrible râtelier de pourritures et de ferrailles.
J’avais renoncé d’ailleurs, depuis belle lurette à toute espèce d’amour-propre. Ce sentiment m’avait semblé toujours très au-dessus de ma condition, mille fois trop dispendieux pour mes ressources.
Aux fins des journées on s’apitoie sur le petit mouvement que créent les tramways en ramenant de Paris les employés par paquets dociles. Au premier détour après l’épicier c’est déjà fini leur déroute. Ils vont se verser tout doucement dans la nuit. On a à peine eu le temps de les compter.
À l’estaminet des mariniers, je venais souvent tout seul encore, à l’heure morte qui suit le déjeuner, quand le chat du patron est bien tranquille, entre les quatre murs, comme enfermé dans un petit ciel en ripolin bleu rien que pour lui.
Après le remblai de l’autre rive, c’est la grande plaine de Gennevilliers qui commence, une bien belle étendue grise et blanche où les cheminées se profilent doucement dans les poussières et dans la brume. Tout près du halage se tient le bistrot des mariniers, il garde l’entrée du canal. Le courant jaune vient pousser sur l’écluse. On regardait ça nous autres en contrebas pendant des heures, et à côté, l’espèce de long marécage aussi dont l’odeur revient sournoise jusque sur la route des autos. On s’habitue.
C’est là sur le pont qu’on venait pour écouter l’accordéon, celui des péniches, pendant qu’elles attendent devant la porte, que la nuit finisse pour passer au fleuve. Surtout celles qui descendent de Belgique sont musicales, elles portent de la couleur partout, du vert et du jaune, et à sécher des linges plein des ficelles et encore des combinaisons framboise que le vent gonfle en sautant dedans par bouffées.
À l’instant je le trouvai abominable de me déranger au moment juste où je commençais à me refaire un bon petit égoïsme. On se méfie de ce qui arrive par les routes, on a raison.
Je m’en retournai triste quand même du côté de Vigny, en pensant que tous ces gens, ces maisons, ces choses sales et mornes ne me parlaient plus du tout, droit au cœur comme autrefois, et que moi tout mariole que je pouvais paraître, je n’avais peut-être plus assez de force non plus, je le sentais bien, pour aller encore loin, moi, comme ça, tout seul.
Les brumes lentes du fleuve se déchirent au ras de l’eau, se pressent, passent, s’élancent, chancellent et vont retomber de l’autre côté du parapet autour des quinquets acides. La grosse usine des tracteurs qui est à gauche se cache dans un grand morceau de nuit. Elle a ses fenêtres ouvertes par un incendie morne qui la brûle en dedans et n’en finit jamais.
Vous demeurent seulement précieux les menus chagrins, celui de n’avoir pas trouvé le temps pendant qu’il vivait encore d’aller voir le vieil oncle à Bois-Colombes, dont la petite chanson s’est éteinte à jamais un soir de février. C’est tout ce qu’on a conservé de la vie.
À côté de ce vice des formes parfaites, la cocaïne n’est qu’un passe-temps pour chefs de gare.
Il faudrait pour reprendre de l’intérêt trouver de nouvelles grimaces à exécuter devant les autres… Mais on n’a plus la force de changer son répertoire. On bredouille.
C’est bien agréable de toucher ce moment où la matière devient la vie. On monte jusqu’à la plaine infinie qui s’ouvre devant les hommes.
Il n’arrive pas à la vomir sa valse de Faust le manège, mais il fait tout ce qu’il peut. Elle lui descend sa valse et elle lui remonte encore autour du plafond rond qui tourbillonne avec ses mille tartes de lumières en ampoules. C’est pas commode. Il souffre de musique dans le tuyau de son ventre l’orgue.
Les petites bonnes de Bretagne toussent bien davantage que l’hiver dernier c’est vrai, quand elles arrivaient seulement à Paris. C’est leurs cuisses marbrées vert et bleu qui ornent, comme elles peuvent, les harnais des chevaux de bois. Les gars d’Auvergne qui payent les tours pour elles, prudents titulaires aux Postes, ne les fricotent qu’en capotes, c’est connu.
« Et la jeunesse alors ? que je leur demandai. Qu’est-ce qu’on en fait ?… Elle s’amuse donc plus la jeunesse ? Qu’est-ce que je dirais moi qui ai dix piges de plus que vous autres ? Ma cocotte ! » Ils me regardaient alors, Madelon et lui, comme s’ils s’étaient trouvés devant un intoxiqué, un gazé, un baveux, et que ça vaille même plus la peine qu’on me réponde…
Notre savoir hargneux des choses de ce monde boudait plutôt cette joie si l’instinct y trouvait son compte, le savoir toujours là, au fond peureux, réfugié dans la cave de l’existence, soumis au pire par habitude, par expérience. Elle possédait Sophie cette démarche ailée, souple et précise qu’on trouve, si fréquente, presque habituelle chez les femmes d’Amérique, la démarche des grands êtres d’avenir que la vie porte ambitieuse et légère encore vers de nouvelles façons d’aventures… Trois-mâts d’allégresse tendre, en route pour l’Infini
Somme toute c’est à cause de moi qu’on s’est reparlé et que la dispute a repris alors tout de suite et de plus belle. Avec les mots on ne se méfie jamais suffisamment, ils ont l’air de rien les mots, pas l’air de dangers bien sûr, plutôt de petits vents, de petits sons de bouche, ni chauds, ni froids, et facilement repris dès qu’ils arrivent par l’oreille par l’énorme ennui gris mou du cerveau.
C’était comme s’il essayait de nous aider à vivre à présent nous autres. Comme s’il nous avait cherché à nous des plaisirs pour rester. Il nous tenait par la main.
Les miennes d’idées elles vadrouillaient plutôt dans ma tête avec plein d’espace entre, c’était comme des petites bougies pas fières et clignoteuses à trembler toute la vie au milieu d’un abominable univers bien horrible…
La guerre décidément, n’était pas terminée ! Notre colonel, il faut dire ce qui est, manifestait une bravoure stupéfiante ! Il se promenait au beau milieu de la chaussée et puis de long en large parmi les trajectoires aussi simplement que s’il avait attendu un ami sur le quai de la gare, un peu impatient seulement.
Sur moi aussi qu’on tire Lola ! que je ne pus m’empêcher de lui crier.
La femme qui sait tenir compte de notre misérable nature devient aisément notre chérie, notre indispensable et suprême espérance. Nous attendons auprès d’elle, qu’elle nous conserve notre menteuse raison d’être, mais tout en attendant elle peut, dans l’exercice de cette magique fonction gagner très largement sa vie.
Nous voguions vers l’Afrique, la vraie, la grande ; celle des insondables forêts, des miasmes délétères, des solitudes inviolées, vers les grands tyrans nègres vautrés aux croisements de fleuves qui n’en finissent plus.
Quand on a pu s’échapper vivant d’un abattoir international en folie, c’est tout de même une référence sous le rapport du tact et de la discrétion.
Il ne manquait que l’argent pour foutre le camp. Ça suffit.
On n’était pas bien en somme aux colonies.
La ville de Fort-Gono où j’avais échoué apparaissait ainsi, précaire capitale de la Bragamance, entre mer et forêt, mais garnie, ornée cependant de tout ce qu’il faut de banques, de bordels, de cafés, de terrasses, et même d’un bureau de recrutement, pour en faire une petite métropole, sans oublier le square Faidherbe et le boulevard Bugeaud, pour la promenade, ensemble de bâtisses rutilantes au milieu des rugueuses falaises, farcies de larves et trépignées par des générations de garnisaires et d’administrateurs dératés.
On ne venait pas à Topo. Il n’y avait aucune raison pour venir à Topo.
« Quand nous viendrons nous autres d’aussi loin qu’elles mon ami que ne puerons-nous pas ? »
Ils ne veulent recevoir chez eux en somme que les curieux qui leur apportent du pognon, parce que tous les argents d’Europe, c’est des fils à Dollar.
Je dirai tout un jour, si je peux vivre assez longtemps pour tout raconter.
Ça représente une belle santé pour y tenir toute une vie à un régime pareil.
Mon humanitarisme me vaut de sa part une haine animale. C’est une bête elle, faut pas l’oublier.
Gare aux faibles alors ! C’est le petit qui prend. Les torgnoles aplatissent au mur tout ce qui ne peut pas se défendre et riposter : enfants, chiens ou chats.
ça fait tort au malade et à sa famille un médecin gratuit, si pauvre soit-elle.
Ah ! si j’avais du pognon !… Tout le monde me trouverait bien gentil ici… là-bas… Et partout… En Amérique même… C’est y pas vrai ce que je dis là ?
Tout nu, il ne reste plus devant vous en somme qu’une pauvre besace prétentieuse et vantarde qui s’évertue à bafouiller futilement dans un genre ou dans un autre. Rien ne résiste à cette épreuve. On s’y retrouve instantanément. Il ne reste plus que les idées, et les idées ne font jamais peur. Avec elles, rien n’est perdu, tout s’arrange. Tandis que c’est parfois difficile à supporter le prestige d’un homme habillé. Il garde des sales odeurs et des mystères plein ses habits.
On n’en finit pas d’être heureux. On en a jamais assez de bonheur, tant qu’on est capable encore de jouer un rôle.
C’est bon les villes inconnues ! C’est le moment et l’endroit où on peut supposer que les gens qu’on rencontre sont tous gentils. C’est le moment du rêve.
Nous restions accrochés aux phrases et aux coussins, bien ahuris par l’essai commun de nous rendre heureux, plus profondément, plus chaudement et encore un peu plus, les uns les autres, le corps repu, par l’esprit seulement, à faire tout le possible pour tenir tout le plaisir du monde dans le présent, tout ce qu’on connaissait de merveilleux en soi et dans le monde, pour que le voisin enfin se mette à en profiter aussi et qu’il nous avoue le voisin que c’était bien cela qu’il cherchait d’admirable, qu’il ne lui manquait justement que ce don de nous depuis tant et tant d’années, pour être enfin parfaitement heureux, et pour toujours !
Dans cette abondance soudaine d’agréments le bon délire mégalomane vous prend comme un rien. Je me mis à divaguer à mon tour, tout en lui parlant d’urticaire à la petite cousine.
C’était un artiste le patron, beau sexe, beaux cheveux, belles rentes, tout ce qu’il faut pour être heureux ; de l’accordéon par là-dessus, des amis, des rêveries sur le bateau, sur les eaux rares et qui tournent en rond, bien heureux à ne partir jamais
Des mois s’écoulèrent encore, mois de grande prudence, ternes, silencieux. Nous finîmes par éviter tout à fait d’évoquer le souvenir même de Baryton entre nous. D’ailleurs son souvenir nous faisait à tous comme un peu honte.
D’un côté, on ne le regretta pas, mais tout de même ce départ créait un sacré vide dans la maison. D’abord la façon dont il était parti nous rendait tristes et pour ainsi dire malgré nous. Elle n’était pas naturelle la façon dont il était parti.
Nous n’étions pas des ambitieux, ni l’un ni l’autre et on s’en foutait nous des possibilités d’avenir. C’était un tort d’ailleurs.
« Possible qu’il m’a répondu alors, du tac au tac, mais toi t’as beau être un médecin et bien instruit et tout, tu comprends rien à ma nature… – Tais-toi tiens Léon ! que je finis par lui dire et pour conclure. Tais-toi, petit malheureux, avec ta nature ! Tu t’exprimes comme un malade !…
Faut encore du cœur et du savoir pour aller plus loin que les autres
C’est barbouillé d’une crasse épaisse de symboles, et capitonné jusqu’au trognon d’excréments artistiques que l’homme distingué va tirer son coup… Arrive ensuite que pourra !
Le réverbère du trottoir blanchissait la petite marquise en vitres comme avec de la neige au-dessus du perron. Je suis resté là, au coin de la rue, rien qu’à regarder, longtemps.
la petite musique de la poche
C’était pas difficile à se rendre compte dès ce moment là qu’en fait de réconciliation c’était une entrevue ratée. Et pour ma combinaison aussi, c’était raté. C’était même une faillite. On avait eu tort de chercher à se revoir.
chez les êtres apeurés tient lieu d’amour
On sait que ces choses-là c’est toujours difficile à arranger et que de les arranger ça coûte toujours très cher.
On aurait dit qu’ils n’en avaient jamais fini de se débarrasser de moi, de déblayer leur intimité de ma sale évocation.
C’était l’indépendance qu’était son faible à Robinson. Il le disait lui-même.