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Citations sur corps
Les passages de Céline sur corps — composés à la main, vérifiés mot pour mot.
Mentir, baiser, mourir. Il venait d’être défendu d’entreprendre autre chose.— L.-F. Céline
Dans le froid d’Europe, sous les grisailles pudiques du Nord, on ne fait, hors les carnages, que soupçonner la grouillante cruauté de nos frères, mais leur pourriture envahit la surface dès que les émoustille la fièvre ignoble des Tropiques. C’est alors qu’on se déboutonne éperdument et que la saloperie triomphe et nous recouvre entiers. C’est l’aveu biologique.— L.-F. Céline
On avait à peine le temps de les voir disparaître les hommes, les jours et les doses dans cette verdure, ce climat, la chaleur et les moustiques. Tout y passait, c’était dégoûtant, par bouts, par phrases, par membres, par regrets, par globules, ils se perdaient au soleil, fondaient dans le torrent de la lumière et des couleurs, et le goût et le temps avec, tout y passait. Il n’y avait que de l’angoisse étincelante dans l’air.— L.-F. Céline
Les pauvres sont fadés. La misère est géante, elle se sert pour essuyer les ordures du monde de votre figure comme d’une toile à laver. Il en reste.— L.-F. Céline
J’entendais bien, moi, toujours, le sang tomber sur le parquet comme à petits coups d’une montre de plus en plus lente, de plus en plus faible.— L.-F. Céline
« Bardamu ! qu’il a hurlé alors après moi, Bardamu ! Elle est ouverte ! Elle est ouverte la fenêtre que je te dis ! » Je ne savais pas quoi lui répondre moi, j’en restais imbécile devant. Il tenait ses deux bras en plein dans la fenêtre, dans l’air frais. Il ne voyait rien évidemment, mais il sentait l’air. Il les allongeait alors ses bras comme ça dans son noir tant qu’il pouvait, comme pour toucher le bout. Il voulait pas y croire. Du noir tout à lui.— L.-F. Céline
Impossible de faire comprendre à une famille qu’un homme, parent ou pas, ce n’est rien après tout que de la pourriture en suspens… Elle refuserait de payer pour de la pourriture en suspens…— L.-F. Céline
Je me tenais au bord dangereux des fous, à leur lisière pour ainsi dire, à force d’être toujours aimable avec eux, ma nature. Je ne chavirais pas mais tout le temps, je me sentais en péril, comme s’ils m’eussent attiré sournoisement dans les quartiers de leur ville inconnue. Une ville dont les rues devenaient de plus en plus molles à mesure qu’on avançait entre leurs maisons baveuses, les fenêtres fondantes et mal closes, sur ces douteuses rumeurs. Les portes, le sol mouvants…— L.-F. Céline
Ne croyez donc jamais d’emblée au malheur des hommes. Demandez-leur seulement s’ils peuvent dormir encore ?… Si oui, tout va bien. Ça suffit.— L.-F. Céline
Dans ces moments-là, c’est un peu gênant d’être devenu aussi pauvre et aussi dur qu’on est devenu. On manque de presque tout ce qu’il faudrait pour aider à mourir quelqu’un. On a plus guère en soi que des choses utiles pour la vie de tous les jours, la vie du confort, la vie à soi seulement, la vacherie. On a perdu la confiance en route. On l’a chassée, tracassée la pitié qui vous restait, soigneusement au fond du corps comme une sale pilule. On l’a poussée la pitié au bout de l’intestin avec la merde.— L.-F. Céline
Son cœur s’est mis à battre de plus en plus vite et puis tout à fait vite. Il courait son cœur après son sang, épuisé là-bas, minuscule déjà, tout à la fin des artères, à trembler au bout des doigts. La pâleur lui est montée du cou et lui a pris toute la figure. Il a fini en étouffant. Il est parti d’un coup comme s’il avait pris son élan, en se resserrant sur nous deux, des deux bras. Et puis il est revenu là, devant nous, presque tout de suite, crispé, déjà en train de prendre tout son poids de mort.— L.-F. Céline
Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C’est lui qui nous possède ! Quand on est pas sages, il serre… On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien attention si on tient à pouvoir manger…— L.-F. Céline
Ainsi le mouton, sur le flanc, dans le pré, agonise et broute encore.— L.-F. Céline
Y a que la bravoure au fond qui est louche. Être brave avec son corps ? Demandez alors à l’asticot aussi d’être brave, il est rose et pâle et mou, tout comme nous.— L.-F. Céline
Moi, quand on me parlait de la France, je pensais irrésistiblement à mes tripes, alors forcément, j’étais beaucoup plus réservé pour ce qui concernait l’enthousiasme. Chacun sa terreur.— L.-F. Céline
Dans le grand abandon mou qui entoure la ville, là où le mensonge de son luxe vient suinter et finir en pourriture, la ville montre à qui veut le voir son grand derrière en boîtes à ordures. Il y a des usines qu’on évite en se promenant, qui sentent toutes les odeurs, les unes à peine croyables et où l’air d’alentour se refuse à puer davantage. Tout près, moisit la petite fête foraine, entre deux hautes cheminées inégales, ses chevaux de bois dépeint sont trop coûteux pour ceux qui les désirent, pendant des semaines entières souvent, petits morveux rachitiques, attirés, repoussés et retenus à la fois, tous les doigts dans le nez, par leur abandon, la pauvreté et la musique.— L.-F. Céline
on ne partage la mort de personne… Tout doit être aux âmes et aux corps bien portants, façon de distraction et rien de plus et rien de moins— L.-F. Céline
Dans cette stabilité désespérante de chaleur tout le contenu humain du navire s’est coagulé dans une massive ivrognerie. On se mouvait mollement entre les ponts, comme des poulpes au fond d’une baignoire d’eau fadasse.— L.-F. Céline
Le Nord au moins ça vous conserve les viandes ; ils sont pâles une fois pour toutes les gens du Nord. Entre un Suédois mort et un jeune homme qui a mal dormi, peu de différence. Mais le colonial il est déjà tout rempli d’asticots un jour après son débarquement.— L.-F. Céline
Ce n’était plus un voyage, c’était une espèce de maladie.— L.-F. Céline
La végétation bouffie des jardins tenait à grand-peine, agressive, farouche, entre les palissades, éclatantes frondaisons formant laitues en délire autour de chaque maison, ratatiné gros blanc d’œuf solide dans lequel achevait de pourrir un Européen jaunet.— L.-F. Céline
Les crépuscules dans cet enfer africain se révélaient fameux. On n’y coupait pas. Tragiques chaque fois comme d’énormes assassinats du soleil. Un immense chiqué. Seulement c’était beaucoup d’admiration pour un seul homme.— L.-F. Céline
Le ciel pendant une heure paradait tout giclé d’un bout à l’autre d’écarlate en délire, et puis le vert éclatait au milieu des arbres et montait du sol en traînées tremblantes jusqu’aux premières étoiles. Après ça le gris reprenait tout l’horizon et puis le rouge encore, mais alors fatigué le rouge et pas pour longtemps. Ça se terminait ainsi. Toutes les couleurs retombaient en lambeaux, avachies sur la forêt comme des oripeaux après la centième.— L.-F. Céline
C’est par les odeurs que finissent les êtres, les pays et les choses. Toutes les aventures s’en vont par le nez.— L.-F. Céline
chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.— L.-F. Céline
L’anarchie partout et dans l’arche, moi Noé, gâteux.— L.-F. Céline
Il y a un moment de la misère où l’esprit n’est plus déjà tout le temps avec le corps. Il s’y trouve vraiment trop mal. C’est déjà presque une âme qui vous parle. C’est pas responsable une âme.— L.-F. Céline
On cède au bruit comme on cède à la guerre. On se laisse aller aux machines avec les trois idées qui restent à vaciller tout en haut derrière le front de la tête.— L.-F. Céline
Le médecin lui avait appris à trouver le chemin de sa mort à lui.— L.-F. Céline
L’âge l’avait recouverte comme un vieil arbre frémissant, de rameaux allègres. Elle était gaie la vieille Henrouille, mécontente, crasseuse, mais gaie. Ce dénuement où elle séjournait depuis plus de vingt ans n’avait point marqué son âme. C’est contre le dehors au contraire qu’elle était contractée, comme si le froid, tout l’horrible et la mort ne devaient lui venir que de là, pas du dedans.— L.-F. Céline
Pendant qu’elle invoquait, provoquait le Ciel et l’Enfer, tonitruait de malheur, je baissais le nez et baissant déconfit je voyais se former sous le lit de la fille une petite flaque de sang, une mince rigole en suintait lentement le long du mur vers la porte. Une goutte, du sommier, chutait régulièrement. Tac ! tac !— L.-F. Céline
L’esprit est content avec des phrases, le corps c’est pas pareil, il est plus difficile lui, il lui faut des muscles. C’est quelque chose de toujours vrai un corps, c’est pour cela que c’est presque toujours triste et dégoûtant à regarder.— L.-F. Céline
J’ai fini par m’endormir sur la question, dans ma nuit à moi, ce cercueil, tellement j’étais fatigué de marcher et de ne trouver rien.— L.-F. Céline
Il se recroquevillait tellement dans le noir pour tousser sur lui-même que je ne le voyais presque plus, si près de moi, ses mains seulement je voyais encore un peu, qui se rejoignaient doucement comme une grosse fleur blême devant sa bouche, dans la nuit, à trembler.— L.-F. Céline
Être vieux, c’est ne plus trouver de rôle ardent à jouer, c’est tomber dans cette insipide relâche où on n’attend plus que la mort.— L.-F. Céline
Ce sont des esprits d’insectes dans des bottines à boutons. Faut rien leur dire, à peine les approcher. Elles sont mauvaises.— L.-F. Céline
La douleur s’étale, tandis que le plaisir et la nécessité ont des hontes. Ce sont des péchés qu’on le veuille ou non d’être baiseurs et pauvres.— L.-F. Céline
Il courait son cœur, on pouvait le dire, derrière ses côtes, enfermé, il courait après la vie, par saccades, mais il avait beau bondir, il ne la rattraperait pas la vie. C’était cuit.— L.-F. Céline
« La terre est morte, qu’il m’avait expliqué… On est rien que des vers dessus nous autres, des vers sur son dégueulasse de gros cadavre, à lui bouffer tout le temps les tripes et rien que ses poisons… Rien à faire avec nous autres. On est tout pourris de naissance… Et puis voilà ! »— L.-F. Céline
Ce n’est pas tout à fait de la nuit qu’ils ont au fond des orbites, c’est presque encore du regard mais en plus doux, comme en ont des gens qui savent.— L.-F. Céline
Elle valait pourtant la peine d’être vue et entendue la mère Henrouille au milieu de ses cadavres. Elle vous les regardait en plein visage, elle qui n’avait pas peur de la mort et si ridée pourtant, si ratatinée déjà, elle-même, qu’elle était comme une des leurs avec sa lanterne à venir bavarder en plein dans leur espèce de figure.— L.-F. Céline
Collés au mur comme des fusillés ils étaient ces vieux morts… Plus tout à fait en peau ni en os, ni en vêtements qu’ils étaient… Un peu de tout cela ensemble seulement… En très crasseux état et avec des trous partout… Le temps qui était après leur peau depuis des siècles ne les lâchait toujours pas… Il leur déchirait encore des bouts de figure par-ci par-là le temps… Il leur agrandissait tous les trous et leur trouvait même encore des longs filins d’épiderme que la mort avait oubliés après les cartilages. Leur ventre s’était vidé de tout, mais ça leur faisait à présent comme un petit berceau d’ombre à la place du nombril.— L.-F. Céline
Cauchemar d’avoir à présenter toujours comme un petit idéal universel, surhomme du matin au soir, le sous-homme claudicant qu’on nous a donné.— L.-F. Céline
Un fou, ce n’est que les idées ordinaires d’un homme mais bien enfermées dans une tête. Le monde n’y passe pas à travers sa tête et ça suffit. Ça devient comme un lac sans rivière une tête fermée, une infection.— L.-F. Céline
Chacun possède ses raisons pour s’évader de sa misère intime et chacun de nous pour y parvenir emprunte aux circonstances quelque ingénieux chemin. Heureux ceux auxquels le bordel suffit !— L.-F. Céline
Ça tourne vite au vice la raison, comme la bonne humeur et le sommeil chez les neurasthéniques. On ne peut plus penser qu’à sa raison. Rien ne va plus. Fini de rigoler.— L.-F. Céline
J’avais perdu comme l’habitude de cette confiance, celle qu’il faut bien avoir, réellement immense pour s’endormir complètement parmi les hommes.— L.-F. Céline
la peur me montait des intestins, m’attrapait le cœur et me le tenait, à battre, jusqu’à m’en faire bondir tout entier hors du plumard pour arpenter ma chambre dans un sens et puis dans l’autre jusqu’au fond de l’ombre et jusqu’au matin.— L.-F. Céline
Il avait bien maigri depuis Toulouse et puis quelque chose que je lui connaissais pas encore lui était comme monté sur la figure, on aurait dit comme un portrait, sur ses traits mêmes, avec de l’oubli déjà, du silence tout autour.— L.-F. Céline
Il suffit désormais de bouffer un peu, de se faire un peu de chaleur et de dormir le plus qu’on peut sur le chemin de rien du tout.— L.-F. Céline
la mort est là aussi elle, puante, à côté de vous, tout le temps à présent et moins mystérieuse qu’une belote.— L.-F. Céline
Rampantes pour toujours les nôtres, baveuses. Cette force allègre, précise et douce à la fois qui l’animait de la chevelure aux chevilles venait nous troubler, nous inquiétait d’une façon charmante, mais nous inquiétait, c’est le mot. Notre savoir hargneux des choses de ce monde boudait plutôt cette joie si l’instinct y trouvait son compte, le savoir toujours là, au fond peureux, réfugié dans la cave de l’existence, soumis au pire par habitude, par expérience.— L.-F. Céline
Elle possédait Sophie cette démarche ailée, souple et précise qu’on trouve, si fréquente, presque habituelle chez les femmes d’Amérique, la démarche des grands êtres d’avenir que la vie porte ambitieuse et légère encore vers de nouvelles façons d’aventures… Trois-mâts d’allégresse tendre, en route pour l’Infini…— L.-F. Céline
Comme des mouches qu’ils s’agitaient avec même en plus leurs petites larves entre les bras, bien livides, blafards bébés, qui disparaissent à force d’être pâles dans le trop de lumière. Un peu de rose seulement autour du nez qu’il leur restait aux bébés à l’endroit des rhumes et des embrassades.— L.-F. Céline
Dans la chambre ça faisait comme un étranger à présent Robinson, qui viendrait d’un pays atroce et qu’on n’oserait plus lui parler.— L.-F. Céline
L’âme, c’est la vanité et le plaisir du corps tant qu’il est bien portant, mais c’est aussi l’envie d’en sortir du corps dès qu’il est malade ou que les choses tournent mal. On prend des deux poses celle qui vous sert le plus agréablement dans le moment et voilà tout !— L.-F. Céline
Si les gens sont si méchants, c’est peut-être seulement parce qu’ils souffrent, mais le temps est long qui sépare le moment où ils ont cessé de souffrir de celui où ils deviennent un peu meilleurs.— L.-F. Céline
On demeure comme hésitant un instant devant, et puis on finit par l’accepter tel qu’il est devenu le visage avec cette disharmonie croissante, ignoble, de toute la figure. Il le faut bien dire oui, à cette soigneuse et lente caricature burinée par deux ans. Accepter le temps, ce tableau de nous.— L.-F. Céline
elle aurait même pu être assez jolie, comme tant d’autres, seulement elle était si prudente, si méfiante qu’elle s’arrêtait au bord de la beauté, comme au bord de la vie, avec ses cheveux un peu trop peignés, son sourire un peu trop facile et soudain, des gestes un peu trop rapides ou un peu trop furtifs.— L.-F. Céline
On a beau dire, c’est pas drôle de vieillir dans les pays où y a pas de distractions… Où on est forcé de se regarder dans la glace dont le tain verdit devenir de plus en plus déchu, de plus en plus moche… On va vite à pourrir, dans les verdures, surtout quand il fait chaud atrocement.— L.-F. Céline
Les membres de ce concile matinal, à les examiner de mon coin, me semblaient tous assez profondément malades, paludéens, alcooliques, syphilitiques sans doute, leur déchéance visible à dix mètres me consolait un peu de mes tracas personnels. Après tout, c’étaient des vaincus, tout de même que moi ces Matamores !… Ils crânaient encore voilà tout ! Seule différence !— L.-F. Céline
Graduellement, pendant que durait cette épreuve d’humiliation, je sentais mon amour-propre déjà prêt à me quitter, s’estomper encore davantage, et puis me lâcher, m’abandonner tout à fait, pour ainsi dire officiellement. On a beau dire, c’est un moment bien agréable.— L.-F. Céline
Les chiens ressemblent aux loups quand ils dorment.— L.-F. Céline
La vie ne devient guère tolérable qu’à la tombée de la nuit, mais encore l’obscurité est-elle accaparée presque immédiatement par les moustiques en essaims. Pas un, deux ou cent, mais par billions. S’en tirer dans ces conditions-là devient une œuvre authentique de préservation. Carnaval le jour, écumoire la nuit, la guerre en douce.— L.-F. Céline
Des files de nègres, sur la rive, trimaient à la chicote, en train de décharger, cale après cale, les bateaux jamais vides, grimpant au long des passerelles tremblotantes et grêles, avec leur gros panier plein sur la tête, en équilibre, parmi les injures, sortes de fourmis verticales.— L.-F. Céline
Parmi ces formes en travail, quelques-unes portaient en plus un petit point noir sur le dos, c’étaient les mères, qui venaient trimarder elles aussi les sacs de palmistes avec leur enfant en fardeau supplémentaire.— L.-F. Céline
N’importe quoi, dans la vanité, c’est mieux que rien du tout.— L.-F. Céline
Étouffer et souffrir était devenu pour lui comme un état second, voler aussi. On l’aurait bien désemparé si on l’avait rendu bien portant et scrupuleux d’un seul coup.— L.-F. Céline
Les allées, les bureaux, les boutiques de Fort-Gono ruisselaient de désirs mutilés. Faire tout ce qui se fait en Europe semblait être l’obsession majeure, la satisfaction, la grimace à tout prix de ces forcenés, en dépit de l’abominable température et de l’avachissement croissant, insurmontable.— L.-F. Céline
Papaoutah fendait l’eau comme s’il l’avait suée toute lui-même, douloureusement. Il défaisait une vaguelette après l’autre avec des précautions de pansements.— L.-F. Céline
La forêt n’attend que leur signal pour se mettre à trembler, siffler, mugir de toutes ses profondeurs. Une énorme gare amoureuse et sans lumière, pleine à craquer.— L.-F. Céline
Tout se tait, tout a peur de brûler sur les midi, il s’en faut d’ailleurs d’un rien, herbes, bêtes et hommes, chauds à point. C’est l’apoplexie méridienne.— L.-F. Céline
Malade, je l’étais complètement, à ce point que je me faisais l’effet de n’avoir plus besoin de mes jambes, elles pendaient simplement au rebord de mon lit comme des choses négligeables et un peu comiques.— L.-F. Céline
Il est impossible de dormir seul…— L.-F. Céline
Quand à six heures tout s’arrête on emporte le bruit dans sa tête, j’en avais encore moi pour la nuit entière de bruit et d’odeur à l’huile aussi comme si on m’avait mis un nez nouveau, un cerveau nouveau pour toujours. Alors à force de renoncer, peu à peu, je suis devenu comme un autre… Un nouveau Ferdinand.— L.-F. Céline
C’est fini. Partout ce qu’on regarde, tout ce que la main touche, c’est dur à présent. Et tout ce dont on arrive à se souvenir encore un peu est raidi aussi comme du fer et n’a plus de goût dans la pensée. On est devenu salement vieux d’un seul coup.— L.-F. Céline
De leur masse montait l’odeur d’entrejambes urineux comme à l’hôpital. Quand ils vous parlaient on évitait leur bouche à cause que le dedans des pauvres sent déjà la mort.— L.-F. Céline
La véritable aristocratie humaine, on a beau dire, ce sont les jambes qui la confèrent, pas d’erreur.— L.-F. Céline
Notre figure n’est qu’une erreur.— L.-F. Céline
Bébert passait, irrésistiblement emmené, souriant. Il se tenait tout en haut de sa fièvre comme en équilibre, moi en bas à cafouiller.— L.-F. Céline
Comme on devient de plus en plus laid et répugnant à ce jeu-là en vieillissant, on ne peut même plus la dissimuler sa peine, sa faillite, on finit par en avoir plein la figure de cette sale grimace qui met des vingt ans, des trente ans et davantage à vous remonter enfin du ventre sur la face.— L.-F. Céline
C’est à cela que ça sert, à ça seulement, un homme, une grimace, qu’il met toute une vie à se confectionner, et encore qu’il arrive même pas toujours à la terminer tellement qu’elle est lourde et compliquée la grimace qu’il faudrait faire pour exprimer toute sa vraie âme sans rien en perdre.— L.-F. Céline
Moi, tu sais, je m’en passe des femmes qu’il disait, avec leurs beaux derrières, leurs grosses cuisses, leurs bouches en cœur et leurs ventres dans lesquels il y a toujours quelque chose qui pousse, tantôt des mômes, tantôt des maladies… C’est pas avec leurs sourires qu’on le paye son terme !— L.-F. Céline
Ce meurtre raté l’avait plutôt comme stimulée, arrachée à l’espèce de tombeau sournois où elle était recluse depuis tant d’années dans le fond du jardin moisi. À son âge une tenace vitalité revenait la parcourir. Elle jouissait indécemment de sa victoire et aussi du plaisir de posséder un moyen de tracasser, désormais indéfiniment, sa bru coriace. Elle la possédait à présent.— L.-F. Céline
Le cœur à soi quand on est un peu bu de fatigue vous tape le long des tempes. Bim ! Bim ! qu’il fait, contre l’espèce de velours tendu autour de la tête et dans le fond des oreilles. C’est comme ça qu’on arrive à éclater un jour.— L.-F. Céline
Les souvenirs eux-mêmes ont leur jeunesse… Ils tournent dès qu’on les laisse moisir en dégoûtants fantômes tout suintants d’égoïsme, de vanités et de mensonges… Ils pourrissent comme des pommes…— L.-F. Céline
Puisque nous sommes que des enclos de tripes tièdes et mal pourries nous aurons toujours du mal avec le sentiment. Amoureux ce n’est rien c’est tenir ensemble qui est difficile.— L.-F. Céline
Tout notre malheur vient de ce qu’il nous faut demeurer Jean, Pierre ou Gaston coûte que coûte pendant toutes sortes d’années. Ce corps à nous, travesti de molécules agitées et banales, tout le temps se révolte contre cette farce atroce de durer.— L.-F. Céline
Son cœur était malade d’abord, et tout à fait vieux. Il poussait du sang comme il pouvait son cœur dans ses artères, il avait du mal à remonter dans les veines. Elle s’en irait au grand cimetière d’à côté d’abord la tante, où les morts c’est comme une foule qui attend.— L.-F. Céline
Vous remarquerez qu’il y a toujours deux prostituées en attente au coin de la rue des Dames. Elles tiennent ces quelques heures épuisées qui séparent le fond du jour au petit matin. Grâce à elles la vie continue à travers les ombres. Elles font la liaison avec leur sac à main bouffi d’ordonnances, de mouchoirs pour tout faire et les photos d’enfants à la campagne.— L.-F. Céline
Il se débattait autant contre la vie que contre la mort. Ça serait juste d’éclater dans ces cas-là. Quand la nature se met à s’en foutre on dirait qu’il n’y a plus de limites.— L.-F. Céline
Ils s’y promenaient avec un drôle d’air d’équilibre difficile de leur tête sur leurs épaules, les fous, comme s’ils avaient constamment eu peur d’en répandre le contenu, par terre, en trébuchant. Là-dedans se tamponnaient toutes espèces de choses sautillantes et biscornues auxquelles ils tenaient horriblement. Ils ne nous en parlaient de leurs trésors mentaux, les aliénés, qu’avec des tas de contorsions effrayées ou des allures de condescendance et protectrices, à la façon de très puissants administrateurs méticuleux.— L.-F. Céline
La Seine a tué ses poissons et s’américanise entre une rangée double de verseurs tracteurs-pousseurs qui lui forment au ras des rives un terrible râtelier de pourritures et de ferrailles.— L.-F. Céline
Les brumes lentes du fleuve se déchirent au ras de l’eau, se pressent, passent, s’élancent, chancellent et vont retomber de l’autre côté du parapet autour des quinquets acides. La grosse usine des tracteurs qui est à gauche se cache dans un grand morceau de nuit. Elle a ses fenêtres ouvertes par un incendie morne qui la brûle en dedans et n’en finit jamais.— L.-F. Céline
À côté de ce vice des formes parfaites, la cocaïne n’est qu’un passe-temps pour chefs de gare.— L.-F. Céline
Il faudrait pour reprendre de l’intérêt trouver de nouvelles grimaces à exécuter devant les autres… Mais on n’a plus la force de changer son répertoire. On bredouille.— L.-F. Céline
C’est bien agréable de toucher ce moment où la matière devient la vie. On monte jusqu’à la plaine infinie qui s’ouvre devant les hommes.— L.-F. Céline
Il n’arrive pas à la vomir sa valse de Faust le manège, mais il fait tout ce qu’il peut. Elle lui descend sa valse et elle lui remonte encore autour du plafond rond qui tourbillonne avec ses mille tartes de lumières en ampoules. C’est pas commode. Il souffre de musique dans le tuyau de son ventre l’orgue.— L.-F. Céline
Les petites bonnes de Bretagne toussent bien davantage que l’hiver dernier c’est vrai, quand elles arrivaient seulement à Paris. C’est leurs cuisses marbrées vert et bleu qui ornent, comme elles peuvent, les harnais des chevaux de bois. Les gars d’Auvergne qui payent les tours pour elles, prudents titulaires aux Postes, ne les fricotent qu’en capotes, c’est connu.— L.-F. Céline
Notre savoir hargneux des choses de ce monde boudait plutôt cette joie si l’instinct y trouvait son compte, le savoir toujours là, au fond peureux, réfugié dans la cave de l’existence, soumis au pire par habitude, par expérience. Elle possédait Sophie cette démarche ailée, souple et précise qu’on trouve, si fréquente, presque habituelle chez les femmes d’Amérique, la démarche des grands êtres d’avenir que la vie porte ambitieuse et légère encore vers de nouvelles façons d’aventures… Trois-mâts d’allégresse tendre, en route pour l’Infini…— L.-F. Céline
On n’était pas bien en somme aux colonies.— L.-F. Céline
« Quand nous viendrons nous autres d’aussi loin qu’elles mon ami que ne puerons-nous pas ? »— L.-F. Céline
Ça représente une belle santé pour y tenir toute une vie à un régime pareil.— L.-F. Céline
Mon humanitarisme me vaut de sa part une haine animale. C’est une bête elle, faut pas l’oublier.— L.-F. Céline
Gare aux faibles alors ! C’est le petit qui prend. Les torgnoles aplatissent au mur tout ce qui ne peut pas se défendre et riposter : enfants, chiens ou chats.— L.-F. Céline
Tout nu, il ne reste plus devant vous en somme qu’une pauvre besace prétentieuse et vantarde qui s’évertue à bafouiller futilement dans un genre ou dans un autre. Rien ne résiste à cette épreuve. On s’y retrouve instantanément. Il ne reste plus que les idées, et les idées ne font jamais peur. Avec elles, rien n’est perdu, tout s’arrange. Tandis que c’est parfois difficile à supporter le prestige d’un homme habillé. Il garde des sales odeurs et des mystères plein ses habits.— L.-F. Céline
C’est barbouillé d’une crasse épaisse de symboles, et capitonné jusqu’au trognon d’excréments artistiques que l’homme distingué va tirer son coup… Arrive ensuite que pourra !— L.-F. Céline
Bientôt, il serait plus que des trous … Les étoiles passeraient à travers avec les renvois.— L.-F. Céline
C’est tout à fait comme les fleurs … Aux plus belles le plus puant fumier ! … La saison dure pas si longtemps !— L.-F. Céline
Je pourrissais dans la saison, croulant de sueur et de honte, rampant les étages, suintant après les sonnettes, je dégoulinais totalement, sans vergogne et sans morale.— L.-F. Céline
C’est comme un monde tout caché qui vient saccader dans les mains … C’est la vie ! … Faut la sentir bien …— L.-F. Céline
« Les muscles, Ferdinand, sans l’esprit, c’est même pas du cheval ! Et l’esprit quand y a plus les muscles c’est de l’électricité sans pile ! Alors tu sais plus où la mettre ! Ça s’en va pisser partout ! C’est du gaspillage … C’est la foire ! … »— L.-F. Céline
C’est inépuisable les rides, le fronton infect des belles années dans la viande.— L.-F. Céline
Quand la fièvre s’étale, la vie devient molle comme un bide de bistrot … On s’enfonce dans un remous de tripes.— L.-F. Céline
Elle était devenue si vieille depuis l’hiver précédent, qu’elle avait plus de figure du tout, rien qu’une pâte molle à la place …— L.-F. Céline
Mon père, il était comme ça. Il avait toujours placé les tourments moraux, bien au‑dessus des tourments physiques … Bien plus respectables ! … Essentiels !— L.-F. Céline
Aux épaules, le corsage en soie il fait des lignes, des détours, des réussites de la viande, qui sont des images atroces, des douceurs qui vous écrabouillent …— L.-F. Céline
Tous les hommes d’abord à l’époque, ils le gardaient jusqu’à la mort, le sillon rouge autour du cou. C’était comme un signe magique.— L.-F. Céline
On dirait que tout se décolle, que tout se débine en lambeaux … Ça trembloche comme dans une tempête, ça branle la carcasse, les dents qui chocottent …— L.-F. Céline
« Je veux pas finir en papier ! »— L.-F. Céline
Dans leur ventre, Ferdinand ! Pas dans leur tête ! Dans leur ventre ! Des clients pour leurs ventres ! Je m’adresse au ventre, Ferdinand ! …— L.-F. Céline
C’est impitoyable la soif.— L.-F. Céline
Ça me tambourinait plus fort que trente‑six chevaux d’omnibus … J’en avais la tétère qui secouait …— L.-F. Céline
Je crève, oui littéralement. Je ne divague plus … J’ai un sursaut dans la mémoire …— L.-F. Céline
Les plaques des noms sur les portes, elles fondaient après les clous tellement ça devenait une étuve … Il a fait des 39,2 !— L.-F. Céline
Tant de chaleur, ça démoralise !— L.-F. Céline
Il a rien dans le corps le pauvre homme ! … Puisque c’est tout dans la tête …— L.-F. Céline
Gras à lard comme te voilà, tu ferais pas mal sur un cheval ! Ils te verraient plus dans ta cuirasse ! … Tu serais fantôme au régiment ! …— L.-F. Céline
À ton âge, on se rempiffe d’autor ! … Il suffit de plus y penser ! … Penser à autre chose ! … Et de bouffer comme quatre ! … comme trente‑six ! …— L.-F. Céline
J’ai plongé dans cet orchestre, car j’en entendrais jamais plus sans doute, comme dans le cœur d’une locomotive. Seulement je sentais bien que c’était le mien quand même de cœur qui fournissait la violence.— L.-F. Céline