Thème
Citations sur foule
Les passages de Céline sur foule — composés à la main, vérifiés mot pour mot.
Tout ce qu’on touchait était truqué, le sucre, les avions, les sandales, les confitures, les photos ; tout ce qu’on lisait, avalait, suçait, admirait, proclamait, réfutait, défendait, tout cela n’était que fantômes haineux, truquages et mascarades. Les traîtres eux-mêmes étaient faux. Le délire de mentir et de croire s’attrape comme la gale.— L.-F. Céline
Dans le froid d’Europe, sous les grisailles pudiques du Nord, on ne fait, hors les carnages, que soupçonner la grouillante cruauté de nos frères, mais leur pourriture envahit la surface dès que les émoustille la fièvre ignoble des Tropiques. C’est alors qu’on se déboutonne éperdument et que la saloperie triomphe et nous recouvre entiers. C’est l’aveu biologique.— L.-F. Céline
Dès que le travail et le froid ne nous astreignent plus, relâchent un moment leur étau, on peut apercevoir des blancs, ce qu’on découvre du gai rivage, une fois que la mer s’en retire : la vérité, mares lourdement puantes, les crabes, la charogne et l’étron.— L.-F. Céline
On ne peut pas se retrouver pendant qu’on est dans la vie. Y a trop de couleurs qui vous distraient et trop de gens qui bougent autour. On ne se retrouve qu’au silence, quand il est trop tard, comme les morts.— L.-F. Céline
La race, ce que t’appelles comme ça, c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France et puis c’est ça les Français.— L.-F. Céline
Je ne croirai plus jamais à ce qu’ils disent, à ce qu’ils pensent. C’est des hommes et d’eux seulement qu’il faut avoir peur, toujours.— L.-F. Céline
Lâche ou courageux, cela ne veut pas dire grand-chose. Lapin ici, héros là-bas, c’est le même homme, il ne pense pas plus ici que là-bas. Tout ce qui n’est pas gagner de l’argent le dépasse décidément infiniment. Tout ce qui est vie ou mort lui échappe. Même sa propre mort, il la spécule mal et de travers. Il ne comprend que l’argent et le théâtre.— L.-F. Céline
C’est depuis ce moment que nous vîmes à fleur de peau venir s’étaler l’angoissante nature des Blancs, provoquée, libérée, bien débraillée enfin, leur vraie nature, tout comme à la guerre. Étuve tropicale pour instincts tels crapauds et vipères qui viennent enfin s’épanouir au mois d’août, sur les flancs fissurés des prisons.— L.-F. Céline
Dans cette stabilité désespérante de chaleur tout le contenu humain du navire s’est coagulé dans une massive ivrognerie. On se mouvait mollement entre les ponts, comme des poulpes au fond d’une baignoire d’eau fadasse.— L.-F. Céline
D’ailleurs, dans la vie courante, réfléchissons que cent individus au moins dans le cours d’une seule journée bien ordinaire désirent votre pauvre mort, par exemple tous ceux que vous gênez, pressés dans la queue derrière vous au métro, tous ceux encore qui passent devant votre appartement et qui n’en ont pas, tous ceux qui voudraient que vous ayez achevé de faire pipi pour en faire autant, enfin, vos enfants et bien d’autres. C’est incessant. On s’y fait.— L.-F. Céline
Quand la haine des hommes ne comporte aucun risque, leur bêtise est vite convaincue, les motifs viennent tout seuls.— L.-F. Céline
Pour une surprise, c’en fut une. À travers la brume, c’était tellement étonnant ce qu’on découvrait soudain que nous nous refusâmes d’abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, tout galérien qu’on était on s’est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous… Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout.— L.-F. Céline
C’était les pauvres de partout.— L.-F. Céline
La grande marmelade des hommes dans la ville. D’où j’étais là-haut, on pouvait bien crier sur eux tout ce qu’on voulait. J’ai essayé. Ils me dégoûtaient tous. J’avais pas le culot de leur dire pendant le jour, quand j’étais en face d’eux, mais d’où j’étais je ne risquais rien, je leur ai crié « Au secours ! Au secours ! » rien que pour voir si ça leur ferait quelque chose. Rien que ça leur faisait. Ils poussaient la vie et la nuit et le jour devant eux les hommes. Elle leur cache tout la vie aux hommes. Dans le bruit d’eux-mêmes ils n’entendent rien. Ils s’en foutent. Et plus la ville est grande et plus elle est haute et plus ils s’en foutent. Je vous le dis moi. J’ai essayé. C’est pas la peine.— L.-F. Céline
Dans la fatigue et la solitude le divin ça sort des hommes.— L.-F. Céline
Autant pas se faire d’illusions, les gens n’ont rien à se dire, ils ne se parlent que de leurs peines à eux chacun, c’est entendu. Chacun pour soi, la terre pour tous. Ils essayent de s’en débarrasser de leur peine, sur l’autre, au moment de l’amour, mais alors ça ne marche pas et ils ont beau faire, ils la gardent tout entière leur peine, et ils recommencent, ils essayent encore une fois de la placer.— L.-F. Céline
Et la musique est revenue dans la fête celle qu’on entend d’aussi loin qu’on se souvienne depuis les temps qu’on était petit, celle qui ne s’arrête jamais par-ci par-là, dans les encoignures de la ville, dans les petits endroits de la campagne, partout où les pauvres vont s’asseoir au bout de la semaine, pour savoir ce qu’ils sont devenus. Paradis ! qu’on leur dit. Et puis on fait jouer de la musique pour eux, tantôt ci tantôt là, d’une saison dans l’autre, elle clinque, elle moud tout ce qui faisait danser l’année d’avant les riches.— L.-F. Céline
C’est la fête à tromper les gens du bout de la semaine. Et on va la boire la canette sans mousse ! Mais le garçon, lui, pue vraiment de l’haleine sous les faux bosquets. Et la monnaie qu’il rend contient des drôles de pièces, si drôles qu’on n’a pas encore fini de les examiner des semaines et des semaines après et qu’on les refile avec bien de la peine et quand on fait la charité. C’est la fête quoi. Faut être amusant quand on peut, entre la faim et la prison, et prendre les choses comme elles viennent.— L.-F. Céline
Il n’y a jamais de fête véritable que pour le commerce et en profondeur encore et en secret. C’est le soir qu’il se réjouit le commerce quand tous les inconscients, les clients, ces bêtes à bénéfices sont partis, quand le silence est revenu sur l’esplanade et que le dernier chien a projeté enfin sa dernière goutte d’urine contre le billard japonais.— L.-F. Céline
Faut être amusant quand on peut, entre la faim et la prison, et prendre les choses comme elles viennent. Puisqu’on est assis, faut déjà pas se plaindre. C’est toujours ça de gagné.— L.-F. Céline
Le même pinard, le même cinéma, les mêmes ragots sportifs, la même soumission enthousiaste aux besoins naturels, de la gueule et du cul, en referaient là-bas comme ici la même horde lourde, bouseuse, titubante d’un bobard à l’autre, hâblarde toujours, trafiqueuse, malveillante, agressive entre deux paniques.— L.-F. Céline
on s’est tous rattrapés comme les boules du jeu qui tremblotent au bord du trou qui font des manières avant d’en finir. Elles partent bien violentes et grondeuses elles aussi les boules, et elles ne vont jamais nulle part, en définitive. Nous non plus, et toute la terre ne sert qu’à ça, qu’à nous faire nous retrouver tous.— L.-F. Céline
Sans compter la guerre prête toujours elle aussi, dans l’ennui criminel des hommes, à monter de la cave où s’enferment les pauvres.— L.-F. Céline
Seulement c’est malheureux qu’ils meurent si vaches avec tant d’amour en réserve, les gens. Ça ne sort pas, voilà tout. C’est pris en dedans, ça reste en dedans, ça leur sert à rien. Ils en crèvent en dedans, d’amour.— L.-F. Céline
L’orgue à sentiments du manège profite de ce qu’on la grelottait déjà pour vous faire trembloter encore un peu plus par les nerfs. C’est la faillite du monde entier dont il rigole, l’instrument. Il en hurle à la déroute parmi ses mirlitons argentés, l’air va crever dans la nuit d’à côté, à travers les rues pisseuses qui descendent des Buttes.— L.-F. Céline
Comme des mouches qu’ils s’agitaient avec même en plus leurs petites larves entre les bras, bien livides, blafards bébés, qui disparaissent à force d’être pâles dans le trop de lumière. Un peu de rose seulement autour du nez qu’il leur restait aux bébés à l’endroit des rhumes et des embrassades.— L.-F. Céline
Les berges se séparent du fleuve tout doucement, elles se lèvent, se relèvent des deux côtés de l’eau. Le boulot émerge de l’ombre. On recommence à tout voir, tout simple, tout dur. Les treuils ici, les palissades aux chantiers là-bas et loin dessus la route voici que reviennent de plus loin encore les hommes. Ils s’infiltrent dans le jour sale par petits paquets transis. Ils se mettent du jour plein la figure pour commencer en passant devant l’aurore. Ils vont plus loin. On ne voit bien d’eux que leurs figures pâles et simples ; le reste est encore à la nuit. Il faudra bien qu’ils crèvent tous un jour aussi.— L.-F. Céline
on est tous assis sur une grande galère, on rame tous à tour de bras, tu peux pas venir me dire le contraire !… Assis sur des clous même à tirer tout nous autres ! Et qu’est-ce qu’on en a ? Rien ! Des coups de trique seulement, des misères, des bobards et puis des vacheries encore.— L.-F. Céline
Ces paniques menues pendant lesquelles tout un quartier en pyjama, derrière la bougie, disparaissait en gloussant dans les profondeurs pour échapper à un péril presque entièrement imaginaire mesuraient l’angoissante futilité de ces êtres tantôt poules effrayées, tantôt moutons fats et consentants.— L.-F. Céline
Je ne connaissais personne à bord et cependant chacun semblait me reconnaître. Mon signalement devait être devenu précis, instantané dans leur esprit, comme celui du criminel célèbre qu’on publie dans les journaux. Je tenais, sans le vouloir, le rôle de l’indispensable « infâme et répugnant saligaud » honte du genre humain qu’on signale partout au long des siècles, dont tout le monde a entendu parler, ainsi que du Diable et du Bon Dieu, mais qui demeure toujours si divers, si fuyant, quand à terre et dans la vie, insaisissable en somme.— L.-F. Céline
Ce qu’il faut au fond pour obtenir une espèce de paix avec les hommes, officiers ou non, armistices fragiles il est vrai, mais précieux quand même, c’est leur permettre en toutes circonstances, de s’étaler, de se vautrer parmi les vantardises niaises. Il n’y a pas de vanité intelligente. C’est un instinct. Il n’y a pas d’homme non plus qui ne soit pas avant tout vaniteux.— L.-F. Céline
Les chiens ressemblent aux loups quand ils dorment.— L.-F. Céline
La négrerie pue sa misère, ses vanités interminables, ses résignations immondes ; en somme tout comme les pauvres de chez nous mais avec plus d’enfants encore et moins de linge sale et moins de vin rouge autour.— L.-F. Céline
Ils passaient ainsi pendant des semaines et des années les uns devant les autres, les colons, jusqu’au moment où ils ne se regardaient même plus tellement ils étaient fatigués de se détester.— L.-F. Céline
C’est désespérant quand on y pense, combien c’est défendu les hommes les uns contre les autres, comme autant de maisons.— L.-F. Céline
C’est triste des gens qui se couchent, on voit bien qu’ils se foutent que les choses aillent comme elles veulent, on voit bien qu’ils ne cherchent pas à comprendre eux, le pourquoi qu’on est là. Ça leur est bien égal. Ils dorment n’importe comment, c’est des gonflés, des huîtres, des pas susceptibles, Américains ou non. Ils ont toujours la conscience tranquille.— L.-F. Céline
Vous n’êtes pas venu ici pour penser, mais pour faire les gestes qu’on vous commandera d’exécuter… Nous n’avons pas besoin d’imaginatifs dans notre usine. C’est de chimpanzés dont nous avons besoin… Un conseil encore. Ne nous parlez plus jamais de votre intelligence ! On pensera pour vous mon ami !— L.-F. Céline
Les arrière-cours, c’est les oubliettes des maisons en série.— L.-F. Céline
Là viennent chuter, craquer, rebondir les cris, les appels des vingt maisons en pourtour, jusqu’aux petits oiseaux des concierges en désespoir qui moisissaient en pépiant après le printemps qu’ils ne reverront jamais dans leurs cages, auprès des cabinets, qui sont tous groupés les cabinets, là, dans le fond d’ombre, avec leurs portes toujours déglinguées et ballantes.— L.-F. Céline
On est séparé d’eux par toute la peur et on en reste écrasé jusqu’au moment où ça finit d’une façon ou d’une autre et alors on peut enfin les rejoindre ces salauds de tout un monde dans la mort ou dans la vie.— L.-F. Céline
Un peu meilleur l’endroit dans les débuts, forcément, parce qu’il faut toujours un peu de temps pour que les gens arrivent à vous connaître, et pour qu’ils se mettent en train et trouvent le truc pour vous nuire. Tant qu’ils cherchent encore l’endroit par où c’est le plus facile de vous faire du mal, on a un peu de tranquillité, mais dès qu’ils ont trouvé le joint alors ça redevient du pareil au même partout.— L.-F. Céline
Son cœur était malade d’abord, et tout à fait vieux. Il poussait du sang comme il pouvait son cœur dans ses artères, il avait du mal à remonter dans les veines. Elle s’en irait au grand cimetière d’à côté d’abord la tante, où les morts c’est comme une foule qui attend.— L.-F. Céline
Le tyran est dégoûté de la pièce qu’il joue bien avant les spectateurs. Il s’en va baiser quand il n’en peut plus le tyran de sécréter des délires pour le public. Alors son compte est bon ! Le Destin le laisse tomber en moins de deux !— L.-F. Céline
C’est pas la peine de se débattre, attendre ça suffit, puisque tout doit finir par y passer dans la rue. Elle seule compte au fond. Rien à dire. Elle nous attend. Faudra qu’on y descende dans la rue, qu’on se décide, pas un, pas deux, pas trois d’entre nous, mais tous.— L.-F. Céline
Un énorme babillage s’étend gris et monotone au-dessus de la vie comme un mirage énormément décourageant.— L.-F. Céline
Aux fins des journées on s’apitoie sur le petit mouvement que créent les tramways en ramenant de Paris les employés par paquets dociles. Au premier détour après l’épicier c’est déjà fini leur déroute. Ils vont se verser tout doucement dans la nuit. On a à peine eu le temps de les compter.— L.-F. Céline
Il n’arrive pas à la vomir sa valse de Faust le manège, mais il fait tout ce qu’il peut. Elle lui descend sa valse et elle lui remonte encore autour du plafond rond qui tourbillonne avec ses mille tartes de lumières en ampoules. C’est pas commode. Il souffre de musique dans le tuyau de son ventre l’orgue.— L.-F. Céline
Les petites bonnes de Bretagne toussent bien davantage que l’hiver dernier c’est vrai, quand elles arrivaient seulement à Paris. C’est leurs cuisses marbrées vert et bleu qui ornent, comme elles peuvent, les harnais des chevaux de bois. Les gars d’Auvergne qui payent les tours pour elles, prudents titulaires aux Postes, ne les fricotent qu’en capotes, c’est connu.— L.-F. Céline
« Et la jeunesse alors ? que je leur demandai. Qu’est-ce qu’on en fait ?… Elle s’amuse donc plus la jeunesse ? Qu’est-ce que je dirais moi qui ai dix piges de plus que vous autres ? Ma cocotte ! » Ils me regardaient alors, Madelon et lui, comme s’ils s’étaient trouvés devant un intoxiqué, un gazé, un baveux, et que ça vaille même plus la peine qu’on me réponde…— L.-F. Céline
Gare aux faibles alors ! C’est le petit qui prend. Les torgnoles aplatissent au mur tout ce qui ne peut pas se défendre et riposter : enfants, chiens ou chats.— L.-F. Céline
C’est bon les villes inconnues ! C’est le moment et l’endroit où on peut supposer que les gens qu’on rencontre sont tous gentils. C’est le moment du rêve.— L.-F. Céline
Les refrains s’enlaçaient quand même dans la jolie nuit tombante, à travers les zéphyrs pourris … Le monstre aux cent mille braguettes, écroulé sur les martyrs, remue la musique dans son ventre …— L.-F. Céline
C’était plus qu’un énorme délire, un cratère tout dépecé sur quatre kilomètres de tour, tout grondant d’abîmes et d’ivrognes …— L.-F. Céline
Aux grilles des Tuileries j’oblique … Je traverse, je pénètre dans les jardins … y avait déjà une damnée foule … C’était pas commode du tout de trouver une place dans les herbes … et surtout à l’ombre … C’était beaucoup plus que comble … Je me laisse un peu caramboler, je dégringole dans un glacis, au revers d’un remblai, dans les pourtours du grand bassin … C’était bien frais, bien agréable … Mais il survient juste alors toute une armée de cramoisis, une masse compacte, râlante, suifeuse, dégoulinante des quatorze quartiers d’alentour …— L.-F. Céline
Ils n’achèteraient pas une brosse à dents pour un empire, mais on peut leur envoyer une pompe à incendie qui crache des odeurs de pharmacie, ça remplit la rue, c’est dramatique, ça leur plaît : ils en veulent.— L.-F. Céline