Œuvre
Guerre
Les plus beaux passages de Guerre, composés à la main et vérifiés mot pour mot.
J’ai toujours dormi ainsi dans le bruit atroce depuis décembre 14. J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête.
Je la regardais moi la vie, presque en train de me torturer. Quand elle me fera l’agonie pour de bon, je lui cracherai dans la gueule comme ça. Elle est tout con à partir d’un certain moment, faut pas me bluffer, je la connais bien. Je l’ai vue. On se retrouvera. On a un compte ensemble. Je l’emmerde.
Top, que j’ai dit, le vent souffle Ferdinand, pare ta galère, laisse les cons dans la merde, laisse-toi pousser, croye plus à rien. T’es cassé plus qu’aux deux tiers mais avec le bout qui reste tu vas encore bien te marrer, laisse-toi souffler debout par l’aquilon favorable.
Ils repartent peut-être jusqu’à ce qu’il leur en reste plus ? Et alors où qu’ils vont ? C’est énorme la vie quand même. On se perd partout.
J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités. J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais.
Ma torture de tête je l’entendais bien fort dans la campagne si grande et si vide. Je me faisais presque peur à m’écouter. Je croyais que j’allais réveiller la bataille tellement que je faisais du bruit dedans. Je faisais à l’intérieur plus de bruit qu’une bataille.
Même si on n’avait plus que dix minutes à vivre on chercherait encore de l’émoi tendre d’antan.
À l’instant, y a plus que l’instinct qui me parle et qui se trompe pas. On peut toujours alors m’en donner de la chansonnette, de la foire, de la crème, de l’opéra, des binious, même du cul satiné par les anges du paradis. J’ai l’intelligence ferme, je me bute jusqu’au trognon, le mont Blanc sur des roulettes me ferait pas bouger. C’est l’instinct qui trompe pas contre la mocherie des hommes.
J’ai vu tout ça, j’ai vu la vie revenir. Avec le funeste et Méconille qui se demandait s’il allait me perdre avant de me trouver la balle, et l’aumônier qui venait deux fois par jour me donner l’éternité, et les vaches bourdonnements qui me faisaient trembler toute la caisse, c’était une vie merveilleuse, une vie de torture, un tourment qui m’enlèverait le sommeil ou presque.
C’est des fatigues qui n’ont pas de nom, celles qu’on tient de l’angoisse. On sait bien ce qu’il faudrait faire dormir pour redevenir un homme comme les autres. On est trop fatigué aussi pour avoir l’élan de se tuer. Tout est fatigue.
C’est tout silencieux. C’est le printemps à côté avec les oiseaux. Ça siffle comme des balles les oiseaux.
Faudrait moi aussi que je me trouve un truc bien délirant pour compenser tout le chagrin d’être enfermé pour toujours dans ma tête.
À tant d’années passées le souvenir des choses, bien précisément, c’est un effort. Ce que les gens ont dit c’est presque tourné des mensonges. Faut se méfier. C’est putain le passé, ça fond dans la rêvasserie. Il prend des petites mélodies en route qu’on lui demandait pas. Il vous revient tout maquillé de pleurs et de repentirs en vadrouillant. C’est pas sérieux.
Ils se garnissaient de bobards pour résister aux coups des cieux.
Plus qu’on en écrabouille mieux les fleurs poussent, c’est mon avis.
Il fallait toujours faire l’énorme effort de ne pas céder à l’angoisse de ne plus pouvoir dormir, plus jamais à cause des bourdonnements qui eux ne finiront jamais, jamais qu’avec votre vie.
La guerre m’avait donné aussi à moi une mer, pour moi tout seul, une grondante, une bien toute bruyante dans ma propre tête. Vive la guerre !
Les deux jetées sont devenues toutes minuscules au-dessus des mousses cavaleuses, pincées contre leur petit phare. La ville s’est ratatinée derrière. Elle a fondu dans la mer aussi. Et tout a basculé dans le décor des nuages et l’énorme épaule du large.
De penser, même un bout, fallait que je m’y reprenne à plusieurs fois comme quand on se parle sur le quai d’une gare quand un train passe. Un bout de pensée très fort à la fois, l’un après l’autre. C’est un exercice je vous assure qui fatigue.
C’était plus même du malheur qu’on peut appeler ça, c’était drôle.
Comme il était, son âme est partie, comme le son de la lourde cloche au premier choc, s’est envolée.
Pousser son couic encore ça peut se faire, c’est tout ce qui précède qui vous épuise la poésie, toutes les charcuteries, les baveries, les torturations qui précèdent le hoquet du bout. Faut être donc ou bien bref ou bien riche.
Ferdinand, que je me dis, voilà l’ennemi, le vrai de vrai, celui de ta viande et de ton tout… regarde la gueule à ce général-là, si tu le loupes il te loupera pas, où que je me trouve, que je me dis pour moi tout seul. Ça me sépare du monde.
Jamais, c’était entendu, je ne connaîtrais plus la vie des autres, la vie de tous ces cons qui croient que c’est entendu comme ça le sommeil et le silence, une fois pour toutes.
C’est con la paix des champs pour qui qu’a du bruit plein les oreilles.
Je commençais à mettre un peu d’ordre dans mes bourdonnements, les trombones d’un côté, les orgues seulement quand je fermais les yeux, le tambour à chaque coup du cœur.
Faut avouer qu’à partir de ce moment-là les choses sont devenues pépères et fantastiques. Il a soufflé un grand vent d’imagination tout autour de nous.
que je repousse l’angoisse de ne plus dormir jamais, que j’agglomère mes bruits à moi, toute ma batterie d’oreille, avec ceux du dehors et qu’à petits coups j’arrive à faire une heure, deux heures, trois, à l’inconscience, comme on soulève un poids énorme et qu’on laisse retomber, pour faillir encore dans une énorme déroute.
C’est pas croyable comme torture l’univers du sommeil.
Loin, loin c’était toujours du soleil et des arbres, ce serait le plein été bientôt. Mais les taches de nuages qui passaient restaient longtemps sur les champs de betteraves. Je le maintiens c’est joli. C’est fragile les soleils du Nord.
Pour l’expérience je vieillissais d’un mois par semaine. C’est le train qu’il faut aller pour pas être fusillé dans la guerre. Moi je vous le dis.
C’est extraordinaire ce que ça fait marcher les bouquets la guerre.
Je sentais tout autour le destin si fragile que c’était comme des craquements partout autour dans le plancher, dans les meubles quand j’avançais dans la piaule.
Jamais j’avais rien entendu d’aussi particulièrement magnifique que la sirène du navire à travers de mon chahut.
Y avait des civils bien nombreux sur le bateau qui rassuraient, qui parlaient comme avant qu’on soye condamnés à mort, de choses et d’autres.
Voici la fin de l’hiver Bébert, que je lui dis. Bientôt l’espérance ! Un coup de printemps et je vais bourdonner de la cloche plus que jamais !
J’ai plongé dans cet orchestre, car j’en entendrais jamais plus sans doute, comme dans le cœur d’une locomotive. Seulement je sentais bien que c’était le mien quand même de cœur qui fournissait la violence.
Chaque matin j’avais plus de fatigue que la veille à force de m’être réveillé vingt trente fois par les bourdonnements au cours de la nuit.
Le soleil passe et se carre facilement dans le noir, pour un rien. C’est un sensible.
À gauche défilait le canal bien endormi sous les peupliers pleins de vent. Il s’en allait en zigzag murmurer ces choses là-bas jusqu’aux collines et filait encore tout le long jusqu’au ciel qui le reprenait en bleu avant la plus grande des trois cheminées sur la pointe de l’horizon.
on revient à la charge du sommeil comme les lapins traqués au cours de la chasse, contre un fossé, qui laissent ça là, n’insistent plus, repartent, espèrent encore.
C’est étrange et bien touchant à voir le bateau, la sirène encore, le bon, le beau, le gros bateau. Il a trembloté de toute sa carcasse, il a frémi plutôt. La surface du bassin a frémi tout de suite pour de bon.
Destinée je l’ai jamais revue par le fait. J’ai jamais même eu de ses nouvelles. Les patrons de l’Hyperbole ont sûrement fait fortune alors ils l’ont virée.